Un jour à l’Assemblée Nationale

Avez-vous dans votre entourage quelqu’un qui hurle « Qui ça, qui ça ? » lorsque passe la chanson Les Démons de minuit? Si oui, encouragez-le à devenir député au plus vite ! Certes, au Palais-Bourbon, on ne chante pas – excepté Jean Lassalle, en 2018. Cependant, on s’amuse à invectiver celui qui se trouve à la tribune, en répondant à sa place ou en le coupant carrément.

Plusieurs députés, souvent déjà élus lors de précédentes mandatures, déplorent en effet que l’Assemblée ait perdu de sa tenue pour se transformer eh. cirque. C’est le cas par exemple de Laurent Jacobelli (RN), qui, dans l’émission Télématin, vise directement LFI « et ses accoutrements improbables ». Cocasse pour une personne dont le groupe parlementaire n’a de cesse de crier ses petits commentaires. À l’image de Jocelyn Dessigny, qui interrompt Benjamin Lucas (Nupes) pour le traiter de « démagogue ».

Ou encore ceux qui, mardi 26 juillet 2022, lors des questions au gouvernement, s’époumonaient face à une question dudit Jacobelli sur l’intégration des pays des Balkans à l’Union européenne : « On n’en veut pas »; « On ne comprend rien » ; « Référendum ! » … Sans compter le député Jean-Philippe Tanguy, qui réclamait, véhément, le silence « pour la France » àl’aile gauche de l’hémicycle, le 22 juillet, séquence largement reprise sur les réseaux sociaux.

Les macronistes et Les Républicains semblent faire le même constat que leur collègue RN, visant également la gauche qui mettrait le foutoir. Pour les premiers, émettre ce genre de critique est simple : ils ne font qu’applaudir ce qui va dans leur sens. D’ailleurs, ils ont les yeux plus souvent rivés sur leur téléphone que sur celui qui a le micro. Et quand ils utilisent leur temps de parole pour poser une question au gouvernement, c’est Hédylogos qui parle à Narcisse.

Quant aux seconds, ils sont autant désordonnés que les autres, c’est-à-dire généreux en commentaires intempestifs, tel Thibault Bazin, qui, à peine Gabriel Attal monté à la tribune pour parler du projet de loi de règlement du budget et d’approbation des comptes de l’année 2021, s’est exclamé : « Les comptes ne sont pas bons : ils ont cramé la caisse ! » À croire que la cravate les exonère d’attendre leur tour pour parler…

Et du côté de la gauche, alors ?

Ils ne sont pas en reste. Dans cette partie de l’hémicycle, on conspue autant que l’on se fait conspuer. Quand Gérald Darmanin prend la parole pour répondre à une question sur les Canadair, on hurle : « Gérald Le Pen. » Et quand Sylvie Retailleau, ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, répond à une question de la Nupes sur Parcoursup, ses propos ne sont même pas audibles tant la gauche hurle qu’elle raconte n’importe quoi.

À l’inverse, quand le député Benjamin Lucas pose une question sur les vacances à Sarah El Haïry, secrétaire d’État chargée de la Jeunesse, une voix se fait entendre sur les bancs des Républicains : « Eh, la Nupes, vous avez qu’à y aller, en vacances ! » Pendant ce temps, deux députées RN se complimentent sur leur manucure, tandis qu’un troisième range ses affaires pour partir après une demi-heure de séance.

Une chose est à saluer : le calme dont font preuve les orateurs, qui, à l’exception de M. Tanguy, demeurent imperturbables, alors même que l’on s’attendrait presque à voir des boulettes de papier voler. De leur côté, les citoyens venus visiter le Palais-Bourbon, puis écouter leurs élus semblent consternés.

Installés dans des tribunes, ils sont proches du torticolis à force de suivre les combats de coqs qui se jouent 2 m plus bas ou, plutôt, à force de secouer la tête, l’air désapprobateur, en se demandant à quel moment ils ont voté pour ça.

Plus qu’un cirque, l’hémicycle est devenu un agrégateur de punchlines, où l’on cherche plus à sortir la petite phrase qui fera applaudir les autres qu’à débattre sérieusement.

À se demander si, lors des suspensions d’audience, ils se tapent dessus ou se félicitent de leurs bonnes blagues.


Lorraine Redaud. Charlie Hebdo. 03/08/2022


Dessin de Félix – Charlie. 03/08/2022

2 réflexions sur “Un jour à l’Assemblée Nationale

  1. bernarddominik 06/08/2022 / 09:35

    C’est surtout un manque d’éducation et de respect. Triste spectacle.