Tête à claques

Après la « repentance » invoquée en 1994 par Jean-Paul II pour s’excuser des fautes commises par l’Église au cours de son histoire, c’est au tour du pape François de sortir de son chapeau l’expression «pèlerinage pénitentiel» pour se faire pardonner les agissements de l’Église sur les enfants indiens du Canada.

Dans l’avion qui le ramenait au Vatican, il est même allé jusqu’à prononcer le mot «génocide» pour qualifier ce que les bonnes soeurs avaient fait subir à des milliers d’enfants autochtones, et ce jusqu’au début des années 1990.

Le culot dont l’Église fait preuve pour inventer des concepts qui lui permettent de toujours retomber sur ses pattes est fascinant. N’importe quelle institution qui aurait commis un génocide ou aurait participé de près ou de loin à des actes criminels verrait sa crédibi­lité et son aura à jamais détruites. Pas l’Église. Pendant des siècles, elle a fait occire ses ennemis, liquidé les déviationnistes, contraint les peuples colonisés à se convertir.

Autant d’entreprises qui ont rabaissé l’être humain, et qui devraient l’inciter à une certaine humilité. Mais non, l’Église ne peut pas être humble, et si elle est acculée à se faire pardonner ses erreurs, elle ne le fera qu’avec arrogance et trouvera le moyen de s’en enorgueillir.

En toutes circonstances, l’Église doit toujours triompher, car l’enjeu n’est évidemment pas spirituel – qu’est-ce que Dieu viendrait faire là-dedans? -, mais politique. Rien ne doit affaiblir la position surplom­bante qu’elle a sur le monde, car la foi est avant tout un pouvoir, sur les gens, leur conscience et leur mode de vie. Et face à la puissance de l’Église, que pèsent Dieu et quelques milliers de gosses indiens?

Le repentir et les excuses, on peut les comprendre entre deux individus qui se sont querellés, car les conséquences de leurs actes vont rarement au-delà de la sphère privée. Mais quand il s’agit d’institutions ou d’idéologies, dont les actions ont frappé des pans entiers de la société, seul un procès des responsables peut réparer leurs fautes en les sanctionnant.

Quand elle veut imposer ses vues, l’Église se comporte comme une autorité politique impersonnelle et inaccessible, mais quand on la confronte à sa culpabilité, elle se métamorphose aussitôt en personne physique compatissante, sous les traits d’un pape. C’est une attitude très semblable à celle des tueurs psychopathes, qui se sentent tout-puissants avec leurs vic­times tant que leurs crimes n’ont pas été mis au jour, mais qui, une fois entre les mains de la justice, prennent la posture du repentant, pour s’attirer l’indulgence du jury et de la société.

Sans une sanction, les repentances et les «pèlerinages péniten­tiels» ne sont rien d’autre que des gifles supplémentaires infligées par l’Église à la face du monde. Après l’attentat du 7 janvier 2015, le pape François avait déclaré : «Il est vrai que vous ne devez pas réagir par la violence, mais même si nous sommes de bons amis, s’il maudit ma mère, il peut s’attendre à recevoir un coup, c’est nor­mal.»

Les gifles, l’Église n’est pas contre quand elles font taire les insolents qui la défient. Mais quand c’est au tour de l’Église d’être punie, personne n’a le droit de lever la main sur elle. Elle seule est autorisée à s’autoflageller pour ses fautes. Par ce procédé, ce n’est pas la justice qu’elle sert, mais son pouvoir qu’elle préserve.

On peut s’étonner au passage que tes décoloniaux et autres adeptes du wokisme n’aient pas essayé de déboulonner les roues de la chaise roulante du pape François, ou au moins tenté de le badigeonner de peinture, comme ils le font habituellement avec les statues de crapules colonialistes des siècles passés. Pour ces militants, la déconstruction des mensonges de l’Église n’est pas à l’ordre du jour. Les religions n’ont donc rien à craindre du wokisme. Car entre religions, il faut savoir se soutenir.


Editorial de RISS. Charlie Hebdo. 03/08/2022