L’E85, l’essence même de la barbarie

N’insistez pas, je n’emploierai pas le mot d’« e….. ».

Comme l’indique la novlangue désormais triomphante, il faut surveiller de près son langage.

Donc, non, restons urbain. Quelque chose déferle sur les stations-service, qui s’appelle E85. Comme il n’est pas question de s’attaquer si peu que ce soit à la bagnole, et que le prix de l’essence est haut (en fait, compte tenu de ses coûts cachés, ridiculement bas), il n’est plus qu’une solution : payer moins cher le carburant. Et cela tombe excellemment bien, car une entreprise philanthropique en fabrique un pour nous, qui ne coûte en ce moment que 0,90 euro le litre, à comparer aux +/- 2,00 (une moyenne) du super sans plomb.

Qu’est l’E85 ?

Eh bien, un carburant qui contient jusqu’à 85 % d’un jus fermenté issu à 90 % du blé, du maïs et surtout de la betterave. Notons que pour les engins à gazole, il existe une version tout aussi efficace, le biodiesel, qu’on obtient en malaxant des huiles de colza, de soja, de palme, de tournesol. La SNCF s’y met pour ses vieilles locos, c’est tout dire.

Qui est derrière cette toute nouvelle aventure ?

Un mariage discret entre la FNSEA, championne incontestée de la disparition des paysans, et un groupe dynamique comme on les aime, la Société agro-industrielle de patrimoine oléagineux (Saipol), elle-même filiale du géant Sofiproteol (devenu Avril), dirigé jusqu’à sa mort, en 2017, par Xavier Beulin. Lequel ne se contentait pas d’être un grand patron, mais aussi un fier syndicaliste agricole, qui fut même le président de la FNSEA avant que Mme Christiane Lambert ne prenne sa place.

On est paumé? Pas grave : ce qu’il faut retenir, c’est qu’on est en famille. La FNSEA est à tous les étages.

Regardons ensemble une autre structure, au coeur de l’E85, le site Internet bioethanolcarburant.com. C’est très pratique, avec plein d’infos sympas, calcul des économies que vous fait faire le bioéthanol. Même s’il faut modifier son moteur, cela reste une formidable affaire. Surtout pour eux.

Derrière la vitrine, l’Association interprofessionnelle de la betterave et du sucre (Aibs), l’un des faux nez de la Confédération générale des planteurs de betteraves (CGB). Et qui est derrière la CGB ? La FNSEA.

Pas possible. Reprenons : le président de l’Aibs s’appelle Franck Sander. Mais il est aussi le patron de la CGB. Et il est encore membre du bureau national de la FNSEA.

Passons aux commentaires. La FNSEA, cornaquée par ses communicants, entend se rendre plus indispensable encore, ce qui semble impossible. Macron, l’homme des lobbies, mange dans sa main, et y revient. Profitant de la guerre en Ukraine, sur fond de flip généralisé, elle entend incarner la solidité, l’avenir et la bouffe.

Limpide : si vous laissez faire la FNSEA, si vous arrêtez d’emmerder au sujet des pesticides, de l’eau nitratée, des marées vertes, de la fin des oiseaux et des insectes, eh bien, vous aurez à manger.

L’argument massue est réellement une massue, car que nous dit l’état du monde ? La faim y progresse chaque saison, et ce n’est qu’un début. L’ignominie des biocarburants nécrocarburants (1) consiste à transformer une nourriture de haute valeur énergétique en un jus permettant de passer sa vie dans les embouteillages. La FNSEA, l’amie des hommes, des bêtes et des plantes.

Une mention pour Mme Pompili, ci-devant ministre macroniste de l’Écologie.

En 2016, elle obtient de Hollande l’interdiction des néonicotinoïdes, ces pesticides tueurs de tout ce qui bouge. Et se couche devant le lobby, en 2020, en accordant une dérogation aux planteurs de betteraves de la CGB-FNSEA qui leur permet, contre la loi, d’utiliser de nouveau ces poisons. On comprend aujourd’hui pourquoi. Ces braves citoyens avaient besoin de beaucoup produire, de manière à faire rouler les bagnoles, et pensaient fort que les néonicotinoïdes les aideraient à le faire.

On remarquera que, jusqu’ici, je me suis tenu. J’aurais pu dire que Mme Pompili s’est fait gentiment baiser, mais ce serait une insulte sexiste. Non, prenons de la hauteur. Nous nous sommes fait empapaouter, une fois de plus.


Fabrice Nicolino. Charlie Hebdo. 27/07/2022


  1. J’ai écrit sur le sujet un livre en 2007: La faim, la bagnole, le blé et nous (éd. Fayard).

Une réflexion sur “L’E85, l’essence même de la barbarie

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