L’Europe !

Vincent Boulet, spécialiste des questions européennes, donne des pistes pour un avenir en Europe, considérant de nouveaux rapports de force.

  • Lors de son discours pour la « journée de l’Europe » le 9 mai dernier, le président de la République, Emmanuel Macron, s’est dit favorable à une réforme des traités européens. Quelles sont les raisons de cette proposition ?

Vincent Boulet. Cette idée flotte dans l’air chez une partie des classes dirigeantes européennes. La brutalité et l’ampleur de la crise covid-19 les ont incitées à prendre des mesures qu’elles juraient impossibles la veille encore. La « suspension » des règles budgétaires et le relâchement du “semestre européen” en sont les manifestations les plus visibles.

Des projets de réforme de ces règles circulent, mais aucune décision n’est encore prise. La suspension vient d’être prolongée d’un an, au grand dam d’ailleurs du ministre des Finances allemand, le très orthodoxe libéral Christian Lindner. Mais, il ne s’agit pas d’une remise en cause des fondements libéraux de l’Union européenne.

Les dernières « recommandations » de la commission concernent les retraites et sont parfaitement en phase avec le projet de Macron de reporter l’âge de départ à 65 ans. Les bourgeoisies européennes sont cependant contraintes d’analyser l’ampleur de la crise de défiance démocratique, de la crise sociale et de la crise climatique. L’UE fut au bord de l’éclatement lors de la crise de 2008-2015. Macron veut éviter la répétition d’un tel scénario. Il doit également estimer l’évolution des rapports de force.

Les bourgeoisies européennes ne sont pas pour l’instant en situation de pouvoir écraser un pays, comme elles l’ont fait pour la Grèce. Pour le bloc bourgeois, il s’agit de passer les compromis nécessaires pour sauver l’essentiel, à savoir le marché unique, en cette période de mutations et de crises de la mondialisation capitaliste, en structurant d’une manière plus solide un ensemble européen face à la fragmentation du capitalisme mondialisé.

Nous nous sommes toujours opposés aux traités libéraux et avons toujours exigé leur révision, mais pas dans le sens indiqué par Macron dans son discours du 9 mai. La levée de la règle de l’unanimité, si elle concerne des domaines comme ceux de la politique étrangère et de la défense, va à l’encontre de la souveraineté des peuples. Macron parle également de fixer comme objectifs de l’UE « la croissance, le plein emploi, et les objectifs climatiques ».

C’est un langage nouveau pour l’UE. Mais il ne propose pas de revenir sur les règles existantes qui gravent dans le marbre la concurrence, ni de remettre en cause le fonctionnement de la BCE. C’est toute la contradiction d’une telle orientation.

  • Quelle est la différence avec la proposition de la Nouvelle union populaire écologique et sociale (NUPES) qui revendique de son côté une « désobéissance » aux traités européens ?

L’idée de désobéissance recouvre différentes perceptions. La première consiste à utiliser les règles d’exemption qui existent dans les traités actuels et négociées lors de la ratification ou de la négociation des traités. Le Danemark, par exemple, en bénéficie concernant la monnaie unique, qu’il ne rejoindra pas. Il en bénéficiait également pour la défense européenne. Un référendum organisé dans le pays le 1ᵉʳ juin peut d’ailleurs lever cette dernière exemption. Si cela était le cas, les traités actuels précisent que l’on ne peut pas revenir en arrière : la levée d’une exemption est définitive.

J’en profite pour affirmer que nous soutenons les forces de gauche, pacifistes, qui appellent à voter contre cette levée, à l’image de l’Alliance rouge verte. Par ailleurs, les « coopérations renforcées » entrent potentiellement dans ces mêmes exemples concrets sont des points d’appui. Ainsi, en 2011, onze pays de l’UE s’étaient mis d’accord pour introduire entre eux une taxation sur les transactions financières. Puis, du fait du relâchement de la pression populaire, ces gouvernements, parmi lesquels celui de Nicolas Sarkozy et de François Fillon, avaient abandonné ce projet, non pas par l’UE en soi, mais de l’absence de mobilisation citoyenne suffisante pour les inciter à aller jusqu’au bout de la démarche. Une autre perception de l’idée de désobéissance est celle qui s’obtient, toujours sur la base d’un rapport de force politique, par une bataille contre la commission européenne.

Enfin, il y a une désobéissance plus structurelle, qui s’attaque à la logique néolibérale de l’UE. Elle exige, là encore, non seulement la construction d’un rapport de force, mais encore celle d’un mouvement d’entraînement de plusieurs peuples et États européens.

La question n’est pas simplement la « désobéissance », mais la capacité d’ouvrir la voie à des ruptures en Europe avec les politiques menées jusqu’à présent, ce qui passe par des alliances et la construction de nouveaux rapports de force. Des sujets très concrets, et très importants, vont rapidement se poser : est-ce que la France accepte la levée de la règle d’unanimité en matière de politique extérieure et de défense ? Est-ce que la France accepte les « recommandations » de la commission sur les retraites ? Est-ce que la France accepte le retour, même sous une forme modifiée, de règles budgétaires imposées aux peuples ?

Il appartiendra alors au gouvernement français de mener la bataille au niveau européen pour refuser ce qui va à l’encontre de la souveraineté des peuples et d’un mouvement transformateur politique et social. Il aura les compétences de le faire : la France ne signifie pas rien dans l’Union européenne, grâce à sa place politique et économique. Mais, les batailles et les pressions seront d’une haute intensité. On peut déjà percevoir la constitution en Europe d’une coalition d’intérêt de gouvernements libéraux et atlantistes. Il faudra dès lors que le gouvernement français soit en mesure de trouver les alliances nécessaires en Europe pour construire le rapport de force nécessaire.

Le fait que la France donne le signal politique en refusant en toute souveraineté des règles européennes, qu’elles soient existantes ou à venir, peut et doit créer un mouvement au sein de certains gouvernements de l’UE et chez les peuples européens. Car la désobéissance est un moyen pour aller plus loin : c’est-à-dire engager un processus de transformation au niveau européen, de renégociation des traités pour une nouvelle construction européenne, de peuples et de nations souveraines et associées.

Contrairement à Emmanuel Macron qui caresse la vieille idée libérale d’une « Europe à plusieurs vitesses » venant de Jacques Delors, notre projet pour les peuples d’Europe met au cœur des coopérations européennes le respect de la souveraineté démocratique des peuples et des nations. Aucune délégation de souveraineté ne peut se faire sans l’aval des peuples. Personne ne peut leur imposer un système économique, social, politique, qu’ils n’ont pas choisi démocratiquement. C’est ce que l’on appelle « l’Europe à géométrie choisie ». Des coopérations peuvent se nouer à deux, trois, quatre… jusqu’à vingt-sept États pour la lutte contre l’évasion fiscale, l’alignement vers le haut des droits sociaux et des salaires…

  • Emmanuel Macron souhaite instaurer une « communauté politique européenne », institution parallèle à l’Union européenne (UE), pour travailler à l’intégration de l’Ukraine. Cette intégration est-elle possible ?

Tout d’abord, il appartient à Emmanuel Macron de révéler ce qu’il entend par « communauté politique européenne » et comment il compte la construire. On peut noter que cette idée nourrit déjà un tir de barrage de la part de certains gouvernements, à l’image du gouvernement polonais. Il n’en demeure pas moins que, pour l’Ukraine comme pour d’autres États, la question de l’élargissement est à prendre avec une grande prudence et que la construction d’un espace commun large « paneuropéen » se pose.

Comme pour tous les autres peuples, l’adhésion de l’Ukraine à l’UE exige une série de conditions. Le processus est donc de longue durée. On peut rappeler que, dans l’état actuel des choses, l’UE ne reconnaît pas l’État ukrainien comme une démocratie et, partant, considère qu’il ne répond pas aux critères dits «de Copenhague» fixés par une réunion du conseil européen dans la capitale danoise en 1993 dans l’objectif, précisément, d’une adhésion de pays de l’Europe centrale et orientale. Par ailleurs, dans les circonstances actuelles, l’entrée de l’Ukraine dans l’UE représenterait un pas de plus vers la généralisation du conflit.

Le traité de Lisbonne a introduit, en son article 42.7, une clause de défense mutuelle. Celle-ci stipule qu’au cas où un État membre serait l’objet d’une agression armée sur son territoire, les autres États membres lui doivent aide et assistance par tous les moyens en leur pouvoir. Elle est directement inspirée de l’article 5 de l’OTAN.

Enfin, et d’une manière plus structurelle, se pose encore et toujours la question de la nature libérale de l’Union européenne. L’accord d’association actuel entre l’UE et l’Ukraine est d’ailleurs bâti sur de tels fondements, accentuant l’exploitation des travailleurs ukrainiens en Europe. L’expérience atteste que l’élargissement sans fin de l’UE ne constitue pas la meilleure façon de commencer une nouvelle construction européenne au service des peuples, et non plus de la finance.

D’une manière immédiate, on peut réorienter l’accord d’association pour développer l’aide humanitaire, sanitaire, alimentaire. Sur le moyen terme, le pays a toute sa place dans l’espace paneuropéen commun de paix, de coopération et de sécurité collective, dont la mise en chantier sera urgente après le cessez-le-feu et le retrait des troupes russes.

  • L’Espagne et le Portugal ont obtenu un plafonnement des prix du gaz de la part de Bruxelles, cette victoire peut-elle s’élargir à d’autres pays de l’UE ?

Il s’agit d’une victoire importante qui montre qu’il est possible de faire plier à la fois la commission européenne et les grandes compagnies privées d’électricité qui défendent bec et ongles la libéralisation du marché de l’électricité. Les intérêts et les profits des secondes sont très âprement défendus par la première, du haut de son dogme du marché libre et non faussé.

Mais ce fut une bataille intense et de longue durée. Les compagnies privées Iberdrola et Endesa, hostiles à l’idée de voir réduits leurs bénéfices, espéraient maintenir le système de tarification européen, qui fait que toutes les énergies sont vendues au prix de la technologie la plus chère, à savoir celle des centrales à gaz. Le « décrochage » obtenu par le gouvernement espagnol permet de réduire de 30 % la facture de l’énergie pour les particuliers et pour les entreprises. La baisse des tarifs sera financée par une baisse des profits des compagnies privées.

La commission européenne fait ce qu’elle peut pour réduire la portée de cette victoire, en mettant en avant les particularités ibériques de la fourniture d’énergie, la faible interconnexion de la péninsule avec le reste de l’UE, ainsi que le caractère provisoire de la mesure, en vigueur « pour au moins douze mois ». Il n’en demeure pas moins que cette mesure a une portée européenne évidente. Elle montre d’une part l’importance d’avoir des compagnies productrices et fournisseuses d’énergie totalement publiques. C’est d’ailleurs la bataille qui s’ouvre maintenant en Espagne.

Le PCE et d’Unidas Podemos portent l’exigence de la nationalisation des compagnies de gaz et d’électricité. De plus, cette mesure prouve la nocivité du libéralisme, ici dans le domaine énergétique, et de la loi du profit, dont le « marché » européen, construit de toutes pièces par les règles européennes de mise en concurrence, est le représentant. L’intervention de la puissance publique pour faire baisser les prix est urgente dans l’ensemble de l’Europe et cela impose des ruptures avec les règles libérales européennes.

  • L’Espagne n’est-elle pas l’exemple des victoires qu’une union de la gauche est capable d’arracher ?

Le fait que la coalition Unidas Podemos, qui comprend la Gauche unie, dont fait partie le Parti communiste d’Espagne, et Podemos, participe au gouvernement permet d’arracher des avancées significatives pour les droits des travailleurs et pour l’égalité femmes-hommes. Cela implique cependant d’imposer un rapport de force difficile avec la social-démocratie au sein même du gouvernement. En dépit des difficultés, la coalition Unidas Podemos est incontestablement l’aile marchante de la gauche.

On peut citer, parmi les victoires remportées, celles obtenues par la ministre du Travail Yolanda Diaz : la hausse progressive du salaire minimum à 60 % du salaire moyen, l’expérimentation de la semaine de 32 heures payée 40 heures, l’instauration d’un revenu minimum, la révision de la loi travail prise par la droite qui généralisait la précarisation des salariés, etc. L’objectif de ces réformes est de « récupérer », pour reprendre le terme employé par la gauche espagnole, les droits que la droite a cherché à supprimer.

Trois leçons peuvent être tirées de l’expérience espagnole.

  1. Est qu’il est possible de constituer un gouvernement d’union de la gauche sur des bases permettant de stopper l’offensive néolibérale et d’obtenir des mesures sociales progressistes.
  2. Est qu’à l’intérieur du gouvernement, les différentes composantes n’ont pas un accord total sur l’ensemble de la politique à mener. Les questions internationales, par
    exemple, font l’objet d’importantes différences. Mais cela n’empêche pas d’agir dans un gouvernement commun.
  3. Il faut se préparer à la réaction brutale du bloc bourgeois, de la droite qui, en Espagne comme en France, se radicalise.

Le Sinn Féin en Irlande vient d’obtenir une victoire historique. Cela signifie-t-il que l’Irlande est enfin prête à la réunification ? La victoire du Sinn Féin en Irlande du Nord, qui va de pair avec des perspectives historiques en République d’Irlande, ouvre, pour la première fois, la possibilité que nos camarades soient en position de responsabilité pour rendre effectifs les droits historiques du peuple irlandais à vivre dans une République unifiée. Cette victoire est d’autant plus importante que tout, dans le système et l’existence même de l’Irlande du Nord, est fait pour l’empêcher. Cela sera un des grands sujets européens de la décennie. Le peuple irlandais et le Sinn Féin ont et auront besoin d’une solidarité active et constante, comme le PCF en a témoigné depuis de nombreuses décennies.

La France peut et doit jouer son rôle, eu égard aux liens historiques qui unissent, depuis la Révolution française, les républicains irlandais et le mouvement ouvrier en France et en Europe. Cette solidarité devra se manifester au cours du vaste débat démocratique que le Sinn Féin souhaite ouvrir dans toute l’Irlande pour parvenir à la tenue, d’ici environ cinq ans, d’un référendum de réunification, comme la possibilité en est ouverte dans les accords de paix de 1998.

Mais il faudra, là encore, vaincre des résistances.

Cette solidarité doit en effet s’exercer à propos des pressions nécessaires sur les unionistes et, surtout, sur le gouvernement britannique qui a décidé de mettre en place tous les blocages possibles pour empêcher la libre expression du peuple irlandais. C’est très grave. Et très immédiat. Le gouvernement de Londres, s’appuyant sur ses alliés unionistes qui sont en pleine dérive de blocage politique, refuse de tenir compte du résultat du vote des Irlandais du Nord et de reconnaître Michelle O’Neill comme légitime Première ministre de la région.

De plus, il a décidé arbitrairement de remettre en cause les accords passés après le Brexit assurant la libre circulation sur l’ensemble de l’île. La France doit agir pour que le droit international soit respecté. Rien ne peut remettre en cause les accords de paix de 1998. Enfin, la résistance viendra aussi de la classe dirigeante irlandaise, dont les représentants politiques font tout pour empêcher le Sinn Féin d’accéder au pouvoir au Sud, afin de maintenir le système fiscal irlandais existant et sa domination sur la vie politique. Des batailles majeures s’annoncent donc.

  • Comment les eurodéputés du groupe de la Gauche unitaire européenne/Gauche verte nordique (GUE/NGL) ont accueilli le rassemblement de la NUPES ?

La conclusion de l’accord entre les forces de la gauche française fait événement en Europe car la situation du mouvement ouvrier et de la gauche en France imprime un tempo à notre camp politique et social dans l’Europe entière.

Et la gauche européenne, aujourd’hui, en a bien besoin, quand on voit les difficultés importantes aux-quelles sont confrontées les forces progressistes dans une multitude de pays. Un score significatif de la gauche en France, sans parler d’une victoire, serai un élément important, apte à faire bouger les lignes en Europe.

De plus, cela illustrerait que la gauche est en situation d’offrir aux peuples une autre perspective que celle du duel entre la droite ultralibérale et conservatrice, et l’extrême droite raciste et xénophobe.

Si la coalition de gauche l’emporte, cela ouvrirait une période d’affrontements majeurs et les rapports de force seraient considérablement modifiés. Les forces de gauche, une fois arrivées au pouvoir, sont systématiquement confrontées à l’isolement et à la réaction violente du capital et des bourgeoisies européennes qui cherchent à les écraser.

Si la France basculait à gauche, de nouvelles perspectives s’ouvriraient pour mener les batailles pour une nouvelle construction européenne qui ne soit plus fondée sur le libre-échange et le néolibéralisme, mais sur des coopérations entre peuples et nations souveraines et associées. Bien évidemment, cela exigera une bataille d’une haute intensité contre le bloc bourgeois en Europe qui ne se laissera pas faire. Tout dépendra donc du rapport de force qu’il sera possible d’établir et des alliances possibles en Europe.


Propos recueillis pour la revue « Cause commune N° 29 », par Saliha Boussedra. Source (Extraits – Lecture libre)


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