La pétanque des néophytes

— Alors, qu’est-ce que tu fais? Tu tires, ou tu pouinntes ?

Cette mauvaise imitation de l’accent marseillais fait partie des usages. On se sent un peu gourd, les boules à la main. On a beau parodier pour se donner du coeur au ventre, se promettre le pastis ou la Fanny, contrefaire le Raimu furibard, le Fernandel goguenard, on le sent bien : il faut se résigner au deuxième degré, car on n’a pas le style. Non, pas cet accroupissement confortable du premier pointeur, les genoux écartés, méditant le-bon-chemin en faisant tressauter la boule dans sa main recroquevillée.

Pas ce silence qui précède les hautes oeuvras du tireur — et dans l’exaspération de son attente, il y a comme un risque provocateur, méticuleusement consommé. D’ailleurs, on ne joue pas à la pétanque, mais aux boules : pour un têtard-surprise, un carreau stupéfiant, combien d’approches molles à un mètre du cochonnet, de tirs kamikazes enlevant la boule qu’on ne visait pas !

Il n’empêche. On a ce bruit de fête; ce bruit d’été des boules claires entrechoquées. On retrouve des phrases, on retrouve des gestes.

  • Tu le vois, toi?

Alors on s’approche, on désigne du bout du soulier «  le petit », caché entre deux cailloux

blancs. Peu à peu, les phrases s’espacent, on ose se concentrer davantage. Au lieu d’attendre son tour à côté du cercle, on va se placer au coeur de l’action, près des boules déjà jouées.

  • Elle a pris?

On ramasse un bout de ficelle. Tout le monde s’approche. On mesure, et c’est très difficile de ne rien déplacer, sous le regard dubitatif des adversaires.

  • Oui, elle tient. Oh, il n’y a pas des kilomètres!

On revient jouer la dernière à petits pas faussement nonchalants. On n’aura pas la cuistrerie de s’agenouiller, mais celle-là on la joue lente, retenue, presque cérémonieuse.

Quelques secondes, on la regarde choisir son chemin. Pendant la fin de sa course, on se rapproche, avec un petit signe de dénégation où perce une légère fausse modestie. Elle ne prendra pas, mais elle est bien au jeu, et l’on n’a pas failli.

Au début de la partie, on ramassait les boules des autres, à l’occasion. Mais maintenant, on y est. On ramasse les siennes.


Philippe Delerm


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