Le journal du petit déjeuner

C’est un luxe paradoxal. Communier avec le monde dans la paix la plus parfaite, dans l’arôme du café. Sur le journal, il y a surtout des horreurs, des guerres, des accidents.

Entendre les mêmes informations à la radio, ce serait déjà se précipiter dans le stress des phrases martelées en coups de poing. Avec le journal, c’est tout le contraire. On le déploie tant bien que mal sur la table de la cuisine, entre le grille-pain et le beurrier.

On enregistre vaguement la violence du siècle, mais elle sent la confiture de groseilles, le chocolat, le pain grillé. Le journal par lui-même est déjà pacifiant. On n’y découvre pas le jour, ni la réalité : on lit Libération, Le Figaro, Ouest-France, ou La Dépêche du Midi. Sous la pérennité du bandeau titre, les catastrophes du présent deviennent relatives. Elles ne sont là que pour pimenter la sérénité du rite.

L’ampleur des pages, l’encombrement du bol de café permettent seulement une lecture posée. On tourne les pages précautionneusement, avec une lenteur révélatrice : il s’agit moins d’absorber le contenu que de profiter au mieux du contenant.

Dans les films, les journaux sont souvent symbolisés par la frénésie des rotatives, les cris surexcités des vendeurs dans la rue. Mais le journal que l’on découvre au petit matin dans sa boîte aux lettres n’a pas la même fièvre. Il dit les nouvelles d’hier : ce faux présent semble venir d’une nuit de sommeil. Et puis les rubriques sages comptent davantage que le sensationnel.

On lit la météo, et c’est d’une abstraction très douce : au lieu de guetter au-dehors les signes évidents de la journée, on les infuse du dedans, dans l’amertume sucrée du café. La page des sports, surtout, est immuable et rassurante : les défaites y sont toujours suivies d’espoirs de revanche, les échéances se renouvellent avant que les tristesses ne soient consommées…

Il ne se passe rien, dans le journal du petit déjeuner, et c’est pour ça que l’on s’y précipite. On y allonge la saveur du café chaud, du pain grillé. On y lit que le monde se ressemble, et que le jour n’est pas pressé de commencer.


Philippe Delerm


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