UBER traître

Nombreux sont ceux qui ne voient dans le quinquennat de François Hollande qu’une succession d’âneries et d’erreurs politiques.

Mais curieusement, personne ne souligne La plus énorme d’entre elles : avoir nommé Emmanuel Macron ministre de l’Économie et lui avoir ainsi permis d’entamer sa fulgurante ascension politique.

L’enquête du Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) sur les « Uber Files », qui révèle les liens très étroits que Macron entretenait avec le leader mondial des voitures avec chauffeur (VTC) lorsqu’il était à Bercy, montre à quel point Hollande a pu se tromper au sujet de son chouchou d’alors. Lequel finira par lui planter dans le dos tous les couteaux qu’il pourra trouver.

Sur le fond, les « Uber Files » ne dévoilent rien de bien surprenant.

Macron n’a jamais caché sa fascination malsaine pour le modèle économique « disruptif » et furieusement dématérialisé de la multinationale du VTC et de la livraison de pizzas. S’il ne tenait qu’à lui, la « start-up nation » serait un copier-coller de l’architecture et de la « philosophie » d’Uber : une centaine de fonctionnaires pour tenir La boutique, des dizaines de milliers de « collaborateurs » sous-traitants et sous-payés pour faire tourner les services publics, et des millions d’usagers prisonniers des algorithmes d’une appli.

Qu’il ait accueilli l’entreprise californienne les bras ouverts et la banane aux lèvres pour lui servir de lobbyiste en chef à Bercy n’est en rien inattendu. D’ailleurs, confronté à l’enquête de l’ICIJ, Le chef de l’État assume à 200 % : il fait du Chirac dans le texte – « Ça m’en touche une sans faire bouger l’autre » – et assure que s’il devait le refaire, il le referait « demain et après-demain ».

Nul n’en doute. Et il est plus que certain que les nombreuses actions administratives et judiciaires intentées contre Uberpartout dans le monde pour ses méthodes d’exploiteur 2.0 ne perturbent pas davantage l’appareil génital du président de La République.

Mais s’il est une chose que révèlent les « Uber Files », et de manière éclatante, c’est le manque absolu de scrupules d’Emmanuel Macron. Dans toute cette affaire, ce qui frappe Le plus n’est pas qu’il a manoeuvré pour permettre l’implantation en France d’une entreprise qui est l’incarnation même de l’ultra-libéralisme – pour ne pas dire du libertarianisme – et du miroir aux alouettes numérique, mais qu’il L’a fait contre la volonté de son propre ministère et du gouvernement qu’il était censé servir.

Durant des mois, il a agi dans le dos et contre l’avis de Michel Sapin, ministre des Finances, de Christian Eckert, secrétaire d’État au Budget, de Bernard Cazeneuve, ministre de l’Intérieur aux prises avec les taxis, de Manuel Valls, Premier ministre, et de François Hollande, pour une fois pas trop à côté de la plaque.

Tous se méfiaient, à raison, d’Uber et de son modèle basé sur la précarité. En clair, Macron a trahi tout le monde. Certes, ce n’est pas vraiment une nouveauté en politique. Mais lui a dynamité de l’intérieur un parti, un gouvernement et une majorité parlementaire qui n’avaient déjà pas besoin de ça pour toucher le fond.

La question qui s’impose à la lumière de cette affaire, c’est : que faisait Macron chez les socialistes?

Certes, depuis Mitterrand, on est habitué à croiser de drôles de paroissiens dans le parti de Jaurès. Mais dès qu’il est sorti de l’ombre du secrétariat général de l’Élysée pour devenir ministre, il était évident, même pour le moins perspicace des observateurs, que Macron était tout sauf de gauche. Fût-elle du rose le plus pâle.

À travers ces « Uber Files », on peut voir l’étendue de la débandade politique et idéologique de cette gauche « sociale-libérale » qui a perdu tous ses repères pour se jeter dans les griffes d’aventuriers du libre marché et de la dérégulation échevelée, qui non seulement l’ont décrédibilisée, mais ont précipité sa chute.


Gérard Biard. Charlie hebdo. 20/07/2022


Laisser un commentaire