Écrire pour exister

Écrire pour conjurer, écrire pour s’intégrer.

La « Littérature beur »

Dans les années 1980, une poignée d’auteurs issus de l’immigration maghrébine ont émergé. Ils et elles ont décidé de se raconter et de briser l’injonction parentale au silence en faisant publier leurs romans.

Un précepte hante encore Azouz Begag. Une expression campe dans sa mémoire depuis l’enfance. Celle de son père. Lorsque celui-ci était en vie, il lui répétait sans cesse que « celui qui garde fermée la bouche ne risque pas d’avaler des mouches ».

Pour l’ancienne génération de l’immigration, ne pas parler, ne pas se révolter et ne pas écrire restait la meilleure manière de se prémunir contre toutes formes de problèmes. Bien évidemment, l’espiègle Azouz Begag a fait tout le contraire. Il a parlé. […] Surtout, il s’est affranchi de l’injonction à la discrétion et il est devenu ministre sous Jacques Chirac en 2005, et avant écrivain. Pour raconter et parce que c’était « ludique » à ses yeux. Le terme apparaît comme un fil rouge dans le récit qu’il dresse de son aventure littéraire. Mais sans Mehdi Charef avant lui, point d’Azouz Begag.

Rembobinons. Mehdi Charef enchaîne les cigarettes dans un café parisien qu’il aime bien, alors qu’il se replonge dans ses souvenirs d’il y a quarante ans. Mehdi Charef ne saurait trop expliquer la genèse de son roman, Le Thé au harem d’Archi Ahmed, publié en 1988, mais il a senti que « c’était le moment » de se raconter. 

Celui qui rêve plutôt de cinéma a envie de conter les rapports quotidiens qui se nouent dans sa cité, pourquoi pas sous forme de scénario. […]

L’auteur choisit sciemment de mettre en scène l’adolescence, cette période qui lui permet de raconter la scolarité empêchée, les premiers emplois à l’usine, les copains, la glande, les filles. « Ce qui me touchait dans notre vie c’est la relation entre les Français et les Algériens. On avait tous les mêmes problèmes comme la drogue, l’alcool, les femmes battues, le manque de travail, etc. Et on était tous pauvres. Je voulais raconter mon univers sans politiser le débat. »

La révolte est son autre moteur. […] Le Thé au harem d’Archi Ahmed, c’est d’abord une centaine de pages griffonnées en parallèle de l’usine, dans lesquelles il parle beaucoup de sa mère, un peu de son père.Il écrit aussi sur le double sentiment d’appartenance des enfants d’immigrés, une thématique encore à déflorer à l’époque.

Dans le roman, le héros, Madjid, se fait disputer par sa mère qui lui demande de se secouer : « Elle quitte la chambre et Madjid se rallonge sur son lit, convaincu qu’il n’est ni arabe ni français depuis bien longtemps. Il est fils d’immigrés, paumé entre deux cultures, deux histoires, deux langues, deux couleurs de peau, ni blanc ni noir, à s’inventer ses propres racines, ses attaches, se les fabriquer. »

Azouz Begag, […] un étudiant en thèse de sciences économiques regarde l’émission de Bernard Pivot du 1er avril 1983. L’un des invités d’« Apostrophes » s’appelle Mehdi Charef […]. Voir un auteur d’origine algérienne comme lui, qui a grandi dans un bidonville comme lui, qui raconte la vie dans une cité comme chez lui, provoque un déclic. Lui aussi peut écrire. Il achète le roman.

[…]

À ce moment-là, il prépare une thèse en économie sur les immigrés et la ville, un sujet déjà au cœur de ses préoccupations. Il impute sa réussite scolaire à sa mémoire développée qui lui permet d’apprendre ses cours par cœur sans difficulté. À l’université, il lit surtout « des choses sérieuses » comme ces manuels d’économie politique nécessaires pour réussir son cursus.

Mais là, c’est différent. « Ce roman [de Mehdi Charef ] m’a complètement débordé d’émotion. C’est la première fois que je ressentais une telle confusion en lisant un roman, dans le sens où cette lecture c’était une immersion. Je ne pouvais pas vivre ça avec un roman de Maupassant. Là le héros s’appelle Madjid, tout ce qu’il vivait je le connaissais. » Indéniablement, la lecture de Mehdi Charef est libératrice. […]

Azouz Begag s’attelle au manuscrit du Gone du Chaâba, avec un titre qui marque les esprits. Le gone étant de l’argot lyonnais désignant un gamin, et le Chaâba le nom du bidonville de son enfance, qui signifie « trou » en arabe dialectal. Fier de sa trouvaille, il commente : « Fallait le trouver celui-là, ça raconte bien ce télescopage entre deux mondes complètement opposés. »

[…]

Le Gone du Chaâba a cohabité sur les tables des librairies avec le roman Georgette, de Farida Belghoul. L’autrice (un terme qu’elle réfute) peine à se souvenir avec précision de la naissance de son envie d’écrire. « C’est difficile à affirmer parce que quand on est jeune, on ne sait pas ce que l’on veut faire, mais disons que j’avais très nettement un penchant pour l’écriture et l’enseignement, ce que j’ai fait finalement. »

[…]

Si Georgette raconte une petite fille entre deux mondes, elle met surtout en scène la rencontre impossible entre ces deux univers. « Il y a un monde qui est hostile à l’autre et il y a un monde qui est dominé par l’autre, mais je l’aborde en termes beaucoup plus universels que communautaristes. On voit bien que la maîtresse de la petite fille essaye de faire ce qu’elle peut pour arranger cet enfant, cependant elle ne comprend pas qu’elle n’a pas les outils sans doute. Son ignorance prend le pas sur sa bienveillance. »

Ce roman reste considéré par les spécialistes du genre comme l’un des plus subtils produits à l’époque. Farida Belghoul a produit cet unique ouvrage avant de disparaître. La suite de son parcours est beaucoup plus contestable.

Devenue enseignante, elle a été révoquée par l’éducation nationale en 2019 à la suite de ses prises de position et la diffusion de vidéos contre l’éducation à la sexualité. Elle s’est aussi illustrée pour sa proximité avec l’essayiste d’extrême droite Alain Soral, qui rééditera ce livre, et pour l’organisation des « journées de retrait de l’école », qui visaient à protester contre le prétendu enseignement de la théorie du genre.

[…]

Tassadit Imache accorde en beaucoup d’importance à l’écriture et au style, aussi remarquable dans Une fille sans histoire. Elle a commencé à écrire à 11 ans, alors que sa mère se sépare temporairement de ses enfants qui reviennent le week-end.

« Pour ma part, c’est un espace de liberté, ça m’appartient. Je le vis ainsi en tout cas. J’écris d’abord des petites histoires, des poèmes. Sans l’écriture et sans la Maison d’enfants de Sèvres et son école créée par une pédagogue exceptionnelle, Yvonne Hagnauer, où ma mère nous envoie mon frère et moi, mes sœurs ensuite, mon avenir aurait pu être tracé d’avance. »

La famille vit dans une cité HLM. Le père est ouvrier algérien kabyle, la mère française n’a pas fait d’études et souhaite que ses enfants en suivent et soient instruits.

C’est cette ascendance qui nourrit son premier roman, mais également sa condition sociale. Tassadit Imache l’analyse ainsi avec le recul : « Ma part d’identité algérienne n’est pas très visible sur mon visage, j’ai les yeux clairs. Nous n’étions pas typés, et notre mère était française, nous n’avons pas vécu comme d’autres enfants d’immigrés plus stigmatisés. C’est le nom étranger de notre père, son prénom, Mohammed, qui nous désignait surtout et le milieu social d’où nous venions. »

Dans l’une des scènes d’ouverture, Tassadit Imache raconte comment le père de l’héroïne, qui a gagné au tiercé, revient bredouille d’Algérie où il a été obligé de « s’acquitter de la dette de l’exil ».

L’autrice écrit ensuite : « J’avais compris : nous, ses enfants manquions de tout. J’en avais déduit que pour lui nous ne comptions pas. D’ailleurs que m’avait-il donné à moi, sa fille, hormis son sang et son nom ? Pour le reste, il fallait croire sur parole cet homme qui n’ouvrait pas la bouche, qui ne m’avait jamais raconté d’histoire. Le silence avait dû se faire lourd, son absence, définitive, pour qu’enfin, je l’entende lui, et cherche à ne plus perdre son cri. »

Bien des années plus tard, à la table d’un café, Tassadit Imache convoque des souvenirs encore douloureux et confirme avoir voulu écrire presque en réaction à ce père taiseux, mort en 1976. Après une vie à travailler à l’usine, il a succombé au cancer et à une crise cardiaque le premier mois de sa retraite, qu’il n’a donc jamais touchée.

À l’évocation de ce passé, la sensibilité de Tassadit Imache déborde des pages où elle était enfermée. La guerre d’Algérie a aussi marqué le début de sa vie, elle qui est née en 1958.

[…]


Faïza Zerouala. Télérama Web. Source (extraits)


Laisser un commentaire