Qui était Georges Bataille !

Le plus libre des écrivains, peut-être !

J’aurais pu choisir Rimbaud ou Saint-Just, car la liberté d’un homme va aussi loin que le langage dont il est capable. Mais celui que j’estime le plus libre de tous les hommes, et que j’admire le plus, car sa liberté, en m’inspirant, se transmet à moi comme elle se transmet à toutes celles et à tous ceux qui cherchent à l’agrandir en eux, et à faire de leur vie une expérience radicale, c’est Georges Bataille (1897-1962).

Il n’a pas bâti d’empire ni déclenché de révolution; il n’a rien fait d’« utile» sinon inspirer du mauvais esprit à ses lecteurs, bouleversant les « notions consciencieuses », mettant le feu à leurs désirs.

C’est un « écrivain », c’est-à-dire beaucoup plus qu’un simple publieur de livres : quelqu’un qui vit l’aventure du langage comme insubordination et comme destin. Il a écrit des récits érotiques parmi les plus extatiques : Histoire de l’oeil (1928), Madame Edwarda (1941). S’est intéressé à Hegel, à Lascaux et à Sade. A créé, avec Michel Leiris et contre les surréalistes, la plus belle revue du monde : Documents (1929-1931). A découvert des gisements de pensée inédite et déchaînée en écrivant L’Expérience intérieure (1943), La Part maudite (1949) ou Les Larmes d’Éros (1961). A compris que le monde des amants était plus souverain que la politique.

Ni dieu ni maître, c’est-à-dire – si l’on veut être rigoureux – ni production ni épargne. Cesser de produire, de consommer, d’économiser : dépense à l’état pur.

La liberté ne se vote pas, ne se décrète pas : elle s’éprouve à travers le degré de poésie dont on est capable à chaque instant.

Georges Bataille n’a tremblé devant aucune idée – c’est-à-dire devant aucun pouvoir. L’amplitude de sa pensée le met largement au-dessus de Sartre ou de Camus, ses collègues qui auront persisté à se représenter le monde en termes politiques.

Bataille à compris, des Hiroshima, que le vieux monde avait implosé et que les Temps modernes avaient tourné au démoniaque.

La société nous étouffe, elle est peuplée d’hommes de paille qui se mentent à eux-mêmes sur fond de renoncement terrifié. Aucune politique ne sera plus jamais à La hauteur de ce que nous exigeons désormais comme liberté vivable. C’est pourquoi, avec Bataille, je ne respecte rien de ce qui émane de ce secteur; et rien non plus de ce qui se prétend capable de parler pour les autres.

L’anarchiste en moi ne reconnaît partout que des fripouilles désemparées. La planète implose par la faute des humanoïdes; alors qu’ils ne viennent pas nous culpabiliser.

S’il est possible d’anéantir intégralement en soi le désir de se raccrocher à quelque valeur, un homme l’a fait, et cet homme c’est Bataille. Je me répète sa phrase avec joie, on croirait entendre rire Charlie : « Le monde n’est habitable qu’à la condition que rien n’en soit respecté ».


Yannick Haenel. Charlie hebdo. 13/07/2022


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