Hausse des salaires

Réforme, ou révolution ?

« La balle est maintenant dans le camp des entreprises. L’idéal serait qu’elles augmentent les salaires pour compenser l’inflation autant que possible, sans compromettre leur capacité d’investir […]. La tentation sera de peu toucher aux salaires, qui perdraient alors beaucoup en pouvoir d’achat. Au risque de réduire la consommation, et donc la demande, et donc la crois­sance. Ou de déclencher un mouvement social qui emmènerait les salaires bien au-delà, mettant à mal la santé financière des entreprises et la compétitivité du pays. Mesdames et messieurs les chefs d’entreprise, faites vos jeux (1). »

Difficile de faire plus clair que cette remarquable analyse de Jean-Marc Vittori, éditorialiste aux Échos. L’occasion de rappeler cette évidence : les salaires ont une double face. Pile, ils représentent un coût pour les entreprises. Plus le «coût du travail» est bas, mieux c’est. Face, ils sont la principale source de revenus de la population, qui peut ainsi acheter, acheter et acheter. Plus les salaires sont élevés, plus la consommation est forte, et donc plus les profits sont élevés. Vive la hausse des salaires, comme l’avait compris Henry Ford.

Cette opposition trouve sa traduction en termes académiques. En référence à ce qu’il se passe au niveau des entreprises, on parle de « microéconomie ». Tandis que ce qui concerne le pays est la « macroéconomie ». La grande découverte de John Maynard Keynes, en 1936, fut de comprendre que les intérêts de l’une s’opposaient à ceux de l’autre -le génie britannique allant même jusqu’à inventer ladite macroéconomie. Autrement dit, l’adage « ce qui est bon pour les entreprises est bon pour le pays » est, en ce qui concerne les salaires, faux.

Le message de Keynes était encore plus subtil : il soulignait que, lorsque chaque entreprise recherche son propre intérêt en n’augmentant pas les salaires, elle se pénalise en réalité elle-même. C’est ce que constatent en ce moment les patrons lucides, qui voient venir non seulement les difficultés de recrutement, mais aussi la récession. C’est de ce point de vue que l’indexation automatique des salaires sur les prix est une solution simple et géniale.

  • Un : le pouvoir d’achat est maintenu (volet macroeconomique):
  • Deux : la concurence ente entreprises n’est pas affectée, puisque leurs coûts augmentent tous de la même proportion (aspect microéconomique).

Supprimée par Jacques Delors en 1983, sera-t-elle rétablie? Peu probable.

Le gouvernement est toutefois revenu à une forme de rai-son, en augmentant les prestations sociales de 4 %. Mais les prix vont grimper de 7 % cette année… Et on rappellera qu’Emmanuel Macron avait mis fin à l’indexation des retraites sur l’inflation, après avoir bien sûr insisté, quand il était candidat, sur la nécessité de « préserver » le niveau de vie des retraités. Même chose pour les fonctionnaires : avec une inflation à 7 %, la hausse du point d’indice de 3,5 % correspond à une perte de niveau de vie annuelle inconnue depuis des décennies.

Alors, que faire? Tout d’abord augmenter le smic, ce qui ne coûte rien à l’État. Mais, pour l’ensemble des rémunérations, seule une curiosité nommée « dialogue social » pourrait apporter la réponse.

Problème : les grandes entreprises n’ont plus qu’un lointain rapport avec notre pays, qu’elles fuient depuis des décennies à grands coups de délocalisations, employant la plupart de leurs salariés à l’étranger (2).

Dans ces conditions, pourquoi se fatigueraient-elles à accepter de discuter du niveau des salaires en France? Bref, le dialogue n’aura pas lieu. Ne reste alors, si l’on suit Vittori, que le mouvement social. Ou la récession.

Ou, grâce au génie français, les deux.


Jacques Littauer. Charlie Hebdo. 13/07/2022


  1. «Les trois coups de la récession », Jean-Marc Vittori (Les Échos, 5 juillet 2022).
  2. «Déficit commercial: « Il faut demander des comptes aux multinationales françaises »» (Le Monde, 8 février 2022).

Une réflexion sur “Hausse des salaires

  1. bernarddominik 17/07/2022 / 19:21

    Quand il y a contradiction entre l’intérêt des entreprises et celui de la nation, c’est au gouvernement de trancher. En ne faisant rien le gouvernement montre son inutilité

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