Le cintre, c’est grave tendance

C’est un sondage qui est presque passé inaperçu.

Pourtant, il mérite un minimum d’attention. La récente décision de la Cour suprême des États-Unis sur l’avortement ayant remis le droit à l’IVG au cœur du discours politique en Europe, l’Ifop a donc réalisé une enquête sur cette question, pour le compte de la Fondation Jean-Jaurès.

Histoire de vérifier si ceux qui clament, avec une insistance pour le moins suspecte, que ce droit n’est nullement menacé en France et qu’il ne sert par conséquent à rien de le sanctuariser en l’inscrivant dans la Constitution ont raison.

Il en ressort que 78 % des Français estiment qu’une femme doit avoir le droit d’avorter librement et que 81 % sont favorables à l’inscription du droit à l’IVG dans la Constitution – 77 % la jugeant utile. Bien. Très bien. Mais comme souvent, le diable, ou plutôt le bon dieu, se cache dans Les détails. Dans les tranches d’âge, pour être précis.

Plus les sondés sont jeunes, moins ils sont nombreux à estimer qu’une femme doit pouvoir avorter en toute liberté. Si, à partir de 50 ans et plus, ils sont 84 % à défendre ce droit, ils ne sont plus que 77 % entre 35 et 49 ans, pour dégringoler à 68 % de 25 à 34 ans, et à 66 % de 18 à 24 ans… Bref, sur ce point, il semblerait que les générations Y et Z soient nettement plus réacs que leurs aînés. À moins qu’ils ne soient nostalgiques des aiguilles à tricoter…

Si l’on rapproche ce sondage de celui effectué, toujours par l’Ifop mais cette fois pour la Licra, en décembre 2021, et qui révélait que 40% des lycéens pensaient que les normes et tes règles religieuses sont plus importantes que les lois de la République, on pense que l’IVG doit être défendue bec et ongles, car c’est une belle invention.

Cette moindre appétence des jeunes générations pour un droit qui les concerne pourtant directement peut sembler d’autant plus paradoxale qu’elles se veulent engagées sur nombre de combats progressistes. Elles sont « éveillées » et au taquet sur les revendications sociétales les plus radicales – et parfois les plus surréalistes -, à la pointe de la prise de conscience des enjeux écologiques, mais le droit à l’IVG doit leur apparaître comme une bataille d’arrière-garde, une vieille lune de boomer irresponsable qui a bousillé la planète et pourri leur avenir. Sans oublier le fait que ce droit est d’abord combattu par les autorités et les propagandistes religieux, et que «faut respecter»…

En France, la loi Veil, tout comme la Loi Neuwirth autorisant la pilule contraceptive, a été adoptée dans un contexte de recul du religieux et de forte conscience collective. Aujourd’hui, ta situation est inversée. La religion – et d’une manière générale l’irrationnel – fait un retour en force dans la société en tant que guide de vie et de pensée, y compris dans ses versions les plus extrémistes.

Des idéologues rétrogrades comme le cardinal Sarah, qui faisait la semaine dernière la « une » de Paris Match, ou certains prêcheurs islamistes, sont considérés par beaucoup, même à gauche, même parmi les plus jeunes, comme parfaitement respectables. Quant aux luttes sociales et sociétales, elles se balkanisent de plus en plus, en une multitude de chapelles claniques qui se font concurrence et parfois s’affrontent.

Trop de militants ne sont plus que des boutiquiers nombrilistes qui aboient sur les réseaux sociaux, et les revendications les plus légitimes sont trop souvent couvertes par une cacophonie d’individualismes qui se bousculent pour prendre la lumière.

Dans ce contexte, si « Le droit à l’IVG » n’est pour le moment, et c’est heureux, pas menacé en France, il reste, on ne peut plus fragile (comme le sont tous les droits qui concernent les femmes) et pourrait à l’avenir trouver de moins en moins de défenseurs. Par conséquent, l’inscrire dans la Constitution, au même titre que bien d’autres droits essentiels, ne peut pas faire de mal


Gérard Biard. Charlie Hebdo. 13/07/2022


Une réflexion sur “Le cintre, c’est grave tendance

  1. jjbadeigtsorangefr 16/07/2022 / 10:07

    ça ne peut pas faire de mal bien sûr, mais la constitution est un texte et comme tout texte, elle est modifiable.
    Ce qui compte, c’est d’abord la lutte contre les idées réactionnaires, c’est la promotion de la LIBERTÉ, du droit des femmes à disposer de leur corps, c’est de lutter contre l’obscurantisme…

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