Le jus de la liberté

Jan Yoors

Dans l’entre-deux-guerres, Jan Yoors est un gamin. Il vit en Belgique, ses parents sont artistes, ses origines multiples. À 12 ans, il raconte avoir été littéralement happé par un campement de Tsiganes.

Il y a de L’Étrangère, ce poème d’Aragon chanté par Léo Ferré, dans cette capture intégrale, corps et âme. Mais, comme il est un peu jeune pour tomber amoureux d’une « éphémère » aux « jambes de faon » et aux « yeux d’outremer », Jan se contente de jouer avec les petits Roms au pied des roulottes. Et, à l’en croire, il oublie l’heure. Tant pis pour le goûter, que vogue la roulotte !

Jan taille la route et disparaît durant des mois. Quand ses parents le retrouvent enfin, le gosse, déjà bien débourré, leur annonce avoir choisi sa voie : vivre avec les Lovara, cette communauté tsigane spécialisée dans le dressage et la vente de chevaux. Et, aussi bizarre que ça puisse paraître, les parents de Jan acceptent de laisser leur gamin de 13 ans hors du moule scolaire et du déterminisme social.

Dans une autobiographie sobrement intitulée Tsiganes (1967) (mais sans doute fortement romancée), Jan Yoors va raconter le quotidien de ses compagnons de route. On n’échappe pas aux feux de camp, à la marmite noire de suie où mijotent quelques niglos(1), aux filles frondeuses, à la filouterie pour gagner sa vie.

Certains voient même dans ce récit trop d’approximations pour être vrai ou dénoncent la patte d’un orientaliste (2) qui ne veut pas dire son nom.

Peut-être, mais au moins, quand Jan Yoors parle des filles tsiganes, il insiste moins sur leurs yeux de braise que sur la pointe presque violette de leurs tétons, moins sur leur beauté farouche de femmes fatales que sur les griffades qu’elles infligent à leurs amants lors d’ébats plus ou moins consentis.

Que son récit soit ou non pleinement véridique, Jan Yoors, écrivain de ces sociétés étranges et étrangères, aura réussi à révéler des pans entiers du mode de vie de cette communauté nomade, à une époque où la route des Tsiganes se terminait souvent dans les camps d’extermination.

On y lit aussi le ventre qui chante sa faim, les vêtements rapiécés jusqu’au dernier fil, la chaleur infernale de la roulotte l’été, sa transformation en igloo l’hiver, les rapports compliqués au sein du groupe, entre les sexes, entres les clans, avec ou contre les gadj os…

Des pages rares sur le dénuement quasi absolu de ces familles, mais aussi une sorte de désinvolture salvatrice face aux mille et une misères de la vie. Celle de peuples qui, que cela nous plaise ou non, érigent la liberté de ton et de mouvement en culture millénaire.

Vivant en clan, souvent en dehors des clous de nos sociétés sédentarisées, ils ont le culot de se poser là où l’on ne veut pas d’eux et de repartir quand bon leur semble.

Alors certes, à l’inverse de ce que certains prétendent, le livre de Jan Yoors n’est peut-être pas le bréviaire de l’insoumission. Il n’est même pas exempt de critiques. Mais, quand bien même son récit serait trop imprécis pour être honnête (3), il a imprégné en moi la certitude que le nomadisme (et avec lui les migrations) est partie prenante de notre condition humaine et l’impression confuse qu’il faudrait arrêter de traiter avec mépris ou violence ces modes de vie et ces cultures. Dans les décennies perturbées qui s’annoncent, s’en souvenir et s’en soucier ne seraient peut-être pas du luxe.


Natacha Devanda. Charlie Hebdo. 13/07/2022


  1. Un niglo est un hérisson dans de nombreux dialectes des voyageurs.
  2. L’orientalisme est un courant artistique qui érigeait le lointain, le voyage et la bohème en idéal de vie.
  3. C’est notamment la thèse défendue par Jo Govaerts dans « Les ambitions anthropologiques de Jan Yoors », Études tsiganes, 2016.

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