L’avant Rosa Park…

… était Colette Colvin !

« Les jeunes pensent que Rosa Parks a mis fin à la ségrégation le jour où elle s’est assise dans le bus, mais ce n’était pas ça du tout », déclarait Claudette Colvin au New York Times en novembre 2009.

Beaucoup de femmes pionnières ont été invisibilisées dans la mémoire collective, souvent au profit des hommes, mais ici, c’est une femme noire éclipsée par une autre femme noire, tragédie du combat si rude pour les droits des Afro-Américains.

Claudette Colvin a 15 ans lorsqu’elle monte dans le bus, le 2 mars 1955, comme tous les jours, pour rentrer de l’école, à Montgomery, en Alabama, État ségrégationniste du Sud. Cet État est soumis en plus aux lois Jim Crow, qui limitent encore davantage les droits constitutionnels des Afro-Américains.

 Colvin s’assied à l’arrière du bus, dans la zone réservée aux « Colored ». Lorsque plusieurs passagers blancs montent à leur tour, il n’y a plus de siège disponible, et le chauffeur lui demande de laisser sa place aux Blancs.

Du haut de ses 15 ans, la jeune fille refuse.

Le chauffeur stoppe alors le bus, appelle la police. Claudette Colvin proteste et rappelle que ses droits constitutionnels ont été violés : « Nous venons d’étudier la Constitution […], je sais que j’ai le droit », clame-t-elle. Elle est finalement arrêtée, direction la prison.

Elle est déférée le 18 mars 1955 devant le tribunal pour enfants, condamnée pour violation des lois sur la ségrégation et agression, ce qu’elle nie.

La jeune femme était membre du Conseil de la jeunesse de la NAACP, l’Association nationale pour la promotion des gens de couleur, où Rosa Parks tenait d’ailleurs la fonction de secrétaire. Le responsable de la section locale de l’association espérait précisément un tel cas pour mener la lutte contre la ségrégation.

Mais contre toute attente, Claudette Colvin n’est pas considérée comme étant la « bonne personne » pour incarner ce combat.

Les leaders antiségrégationnistes savent combien toute sa vie sera disséquée, elle se doit donc d’être « irréprochable » au regard des valeurs de l’époque. Or Claudette est enceinte d’un homme marié : impossible pour eux qu’une mère célibataire incarne ce combat.

Encore plus surprenant, les dirigeants de la NAACP estiment… qu’elle est « trop noire ». Terrible, lorsque l’on pense que c’est précisément un combat antiraciste.

Neuf mois plus tard, dans la même ville, Rosa Parks refuse de céder sa place à un passager blanc. Un grand mouvement de protestation se met en place. Le 13 novembre 1956, c’est la victoire : la Cour suprême des États-Unis casse les lois ségrégationnistes dans les bus.

C’est Rosa Parks que l’histoire retient. « Laisse Rosa être la bonne. Les Blancs ne vont pas déranger Rosa. Sa peau est plus claire que la tienne, et ils l’aiment bien », aurait dit la mère de Claudette Colvin à sa fille.

Pendant des années, la pionnière se tait. Ce n’est qu’en 2009 qu’un livre la fait sortir de l’oubli (Claudette Colvin : Twice Toward Justice), grâce à un écrivain, Phillip Hoose, qui a retrouvé sa trace et l’a convaincue de parler.

En 2015, Tania de Montaigne lui consacre en France un livre, Noire. La vie méconnue de Claudette Colvin (éd. Grasset). Il faut bien l’avouer, c’est ainsi que l’on découvre, enfin, l’existence de Claudette Colvin.

Celle-ci incarne bien plus que la lutte pour la liberté. Tania de Montaigne dit ainsi : « Ce qui la tient est la question de la justice, et c’est ce qui fait que pour moi elle est héroïque. Je trouvais intéressant de raconter l’histoire de quelqu’un dont la particularité n’est pas d’être spectaculaire, ou de faire du bruit, mais de maintenir quelque chose qui lui semble juste contre vents et marées. »


Laure Daussy. Charlie Hebdo. 13/07/2022


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