Intrigant…

… et ne nous dites pas, que jamais un instant de mémoire ne vous a manqué…

Il y a de cela environ cinq ans, [ne trouvant pas d’hôtel au sein de la station thermale de M*, préfecture de Gunma, je dus][…] [me rabattre sur]une pension […] où l’on voulut bien de moi. Je pouvais passer la nuit là, mais pas dîner.

L’auberge en question, déglinguée, miteuse, méritait parfaitement l’appellation d’« hôtel borgne ». Le bâtiment était certes antique mais sans rien du charme pittoresque que l’on pourrait escompter d’un établissement ancien. La maison tout entière était de guingois. On avait sans doute effectué des réparations au fil du temps mais sans tenir compte du bâti d’origine. Il y avait à craindre que la construction ne résiste pas au prochain tremblement de terre. Je pouvais seulement espérer qu’il n’y ait pas de grosse secousse ce jour-là où le lendemain.

Si l’on ne servait pas de dîner, le petit déjeuner était inclus et le prix par nuitée incroyablement bas. Dans l’entrée se trouvait un simple comptoir derrière lequel était installé un vieillard totalement glabre – il était même dépourvu de sourcils – qui reçut mon paiement à l’avance pour une nuit. L’absence de sourcils faisait que les yeux immenses du vieil homme paraissaient briller étrangement, avec une intensité spéciale.

À côté de lui, sur un coussin, un gros chat brun, lui aussi sûrement très âgé, dormait profondément. Il devait avoir des problèmes de respiration, car, pour un chat, il ronflait beaucoup trop fort. Parfois, le rythme de ses ronflements manquait un temps. Tout dans cette auberge semblait vieux et au bord de la déliquescence.

La pièce où je fus conduit n’était guère plus grande qu’un placard à futon, la lampe du plafond était faiblarde, et à chacun de mes pas les tatamis grinçaient. Mais ce n’était pas le moment de faire le difficile. Je devais me réjouir d’avoir un toit sur ma tête et une couette sous laquelle me glisser pour dormir.

Cette chambre n’était pas propice à la détente, aussi posai-je là mon sac à bandoulière – mon unique bagage – et repartis-je vers la bourgade. J’entrai dans un petit restaurant de sobas et commandai un dîner tout simple. […]

Après avoir quitté le restaurant, […] Il ne me restait plus qu’à regagner l’auberge, à enfiler un yukatal et à descendre en sous-sol pour prendre mon bain.

En comparaison de l’auberge elle-même et de ses équipements sommaires, l’espace des bains d’eau thermale était étonnamment somptueux. L’eau fumante arborait une teinte d’un vert profond, signalant une absence de dilution des composants minéraux, et l’odeur de soufre piquait bien davantage qu’à l’ordinaire. Je me plongeai dans le bain et me réchauffai jusqu’aux os.

J’étais seul (j’ignorais s’il y avait d’autres clients à l’auberge), et j’eus ainsi le loisir de jouir d’une très longue immersion en toute tranquillité. Au bout d’un certain temps, je me sentis légèrement étourdi, et je sortis de l’eau brûlante pour me rafraîchir un peu avant de retourner dans le bassin.

Finalement, atterrir dans cette auberge vétuste n’avait pas été un si mauvais choix, me dis-je. Il était sans doute bien plus reposant de se baigner là plutôt que de faire trempette avec un groupe de touristes bruyants, comme c’est souvent le cas dans les établissements plus coquets.

J’étais immergé pour la troisième fois dans le bassin quand le singe fit glisser la porte vitrée – laquelle cliqueta – et qu’il pénétra dans l’espace des bains en articulant à voix basse « Pardon ! ».

Il me fallut un certain temps pour prendre conscience qu’il s’agissait bien d’un singe. En raison de l’eau très chaude, j’avais la tête un peu embrumée et puis, comme je n’avais jamais envisagé d’entendre parler un singe, je ne fis pas immédiatement le lien entre ce que je voyais et le fait que oui, ce singe était bien réel.

Le cerveau nébuleux, je contemplai un moment sa silhouette à travers les vapeurs diffuses du bassin. L’animal referma la porte derrière lui, redressa ici et là des petits seaux renversés et plongea dans l’eau un gros thermomètre afin d’en vérifier la température. Il fixa intensément le cadran de l’instrument, les yeux étrécis, tel un bactériologiste en train d’isoler une nouvelle souche d’agent pathogène.

« La température de l’eau vous convient ? me demanda-t-il. — Parfaitement, merci », répondis-je.

Au milieu des nuées vaporeuses, ma voix avait des résonances assourdies et tendres. Elle possédait un timbre pour ainsi dire mythique tout à fait inhabituel et l’on y entendait même comme un écho du passé, surgi du plus profond de la forêt.

Et cet écho… non, attendez un petit instant. Pourquoi un singe se trouvait-il là, et pour quelle raison parlait-il le langage des humains ?

Toujours sans élever le ton, le singe m’interrogea de nouveau : « Désirez-vous que je vous frotte le dos ? »

Il avait la voix claire et séduisante d’un baryton dans un groupe de doo-wop. Pas du tout ce à quoi l’on aurait pu s’attendre. Mais il n’y avait rien d’étrange dans sa façon de parler. Si je fermais les yeux pour l’écouter, j’aurais cru qu’il s’agissait d’une personne ordinaire, enfin, en somme, d’un être humain.

« Oui, merci », répondis-je.

Non que j’aie espéré que quelqu’un vienne me frotter le dos. Mais si je refusais, je craignais qu’il ne se dise : « Ah, je suis un singe, alors il ne veut pas de mes services ! » Peut-être désirait-il simplement se montrer aimable. Je m’interdis donc de heurter ses sentiments ; je ressortis lentement du bassin et m’assis sur un marchepied de bois, présentant mon dos à l’animal.

Celui-ci ne portait aucun vêtement. Ce qui est d’usage chez les singes et ne me surprit en rien. Il paraissait vraiment très âgé. Son pelage était parsemé de beaucoup de blanc. Il prit une petite serviette, l’enduisit de savon et, d’une main experte, se mit à me laver vigoureusement le dos.

« Il a commencé à faire bien froid », remarqua-t-il.

  • Oui, en effet.
  • Et bientôt, par ici, on aura de belles chutes de neige. Et alors, pour la déblayer, ce ne sera pas du gâteau, je vous le dis ! »

Comme il s’interrompit un instant, j’en profitai pour lui demander :

« Ainsi donc, tu parles le langage des humains ?

  • Eh oui, repartit abruptement le singe. »

C’était certainement la question que tout le monde lui posait.

« J’ai été élevé par des hommes depuis tout petit et, en un tournemain, j’en suis venu à parler leur langue. J’ai vécu très longtemps à Tôkyô, dans le quartier de Shinagawa.

  • Où ça dans Shinagawa ?
  • Du côté de Gotenyama.
  • Ah, c’est un beau quartier !
  • Oui. Comme vous le savez, c’est un endroit fort attrayant. Tout près, on a le fameux jardin et j’avais plaisir à profiter de la nature là-bas. »

Notre conversation s’arrêta alors. Le singe continua à me laver le dos avec ardeur (c’était extrêmement agréable), et moi, pendant ce temps, je tentai de mettre de l’ordre dans ma tête, de penser rationnellement.

Un singe, élevé à Shinagawa ? Le jardin de Gotenyama ? Un singe pouvait-il vraiment s’exprimer de la sorte, avec autant d’aisance ? Tout de même, il restait un singe. Allons, rien d’autre qu’un singe.

« Moi, j’habitais dans l’arrondissement de Minato », dis-je. Une réflexion à peu près dépourvue de sens.

« En ce cas, nous étions proches voisins, répondit le singe sur un ton amical.

  • Qui étaient les personnes avec qui tu vivais ? le questionnai-je.
  • Mon maître était professeur à l’université. Spécialiste de physique, il enseignait à l’université Gakugei de Tôkyô.
  • Un intellectuel, donc.
  • Oh oui. Il aimait aussi la musique plus que tout, surtout celle de Bruckner et de Richard Strauss. Grâce à lui, j’ai développé un goût prononcé pour ces musiques-là moi aussi. Vous comprenez, je les ai entendues depuis tout jeune. Alors, je les ai assimilées sans m’en apercevoir.
  • Tu aimes Bruckner ?
  • Oui. Notamment sa Symphonie n° 7, et en particulier le troisième mouvement, que j’ai toujours trouvé exaltant.
  • Moi, j’écoute souvent sa neuvième », fis-je.

Encore une remarque à peu près inconsistante.

« Oui, c’est vraiment une musique merveilleuse, ajouta le singe.

  • C’est donc ce professeur qui t’a appris à parler ?
  • Oui. Il n’avait pas d’enfants et, peut-être pour compenser ce manque, il prenait soin de mon éducation, très consciencieusement, dès qu’il en avait le temps. Il se montrait extrêmement patient. Il plaçait l’ordre et la régularité au-dessus de tout. Il était d’un caractère sérieux et avait coutume de dire que la répétition des faits exacts était le véritable chemin vers la sagesse. Sa femme était assez taciturne, mais douce, et elle me témoignait toujours une grande gentillesse. Tous deux s’entendaient bien, et, j’ai un peu de scrupule à le raconter à un étranger, mais je vous prie de croire que leurs nuits pouvaient être assez agitées.
  • Tiens donc ! » fis-je.

Le singe avait finalement fini de me laver le dos.

« Merci de votre patience, dit-il en inclinant la tête poliment.

  • C’est moi qui te remercie, répondis-je. C’était tout à fait agréable. Et donc, tu travailles dans cette auberge ?
  • Oui, en effet. Ici, on me l’a gentiment autorisé. Dans de grandes et belles auberges, jamais on n’engagerait un singe ! Mais dans celle-ci, ils manquent toujours de main-d’oeuvre, alors, du moment qu’on se rend utile, ils se moquent que ce soit un singe ou n’importe qui d’autre. Pour un singe, la paye est minime, et on me laisse travailler pourvu que je reste le plus possible hors de la vue des clients. Je m’occupe de l’espace des bains, je fais le ménage, voilà, ce genre de tâches. Parce que les clients, pour la plupart, seraient choqués si c’était un singe qui leur servait le thé. Et puis, pas question non plus de travailler en cuisine, j’aurais des problèmes avec la loi sur l’hygiène alimentaire.
  • Cela fait longtemps que tu es employé ici ?
  • Environ trois ans, je pense.
  • Mais avant d’atterrir ici, il t’est sûrement arrivé toutes sortes d’aventures, non ? » lui demandai-je. Le singe approuva de la tête.

« Oh ça, on peut le dire. »

J’hésitai un peu, puis je me décidai :

« Si ça ne t’ennuie pas, j’aimerais bien que tu me parles de ton passé. »

Le singe réfléchit un instant.

« Eh bien, c’est entendu. Mes histoires ne sont peut-être pas aussi intéressantes que vous l’espérez, mais je pourrais vous rendre visite dans votre chambre quand j’aurai fini mon service, à 22 heures, si cela vous convient ? »

Je lui répondis que j’étais d’accord et que je lui saurais gré d’apporter de la bière par la même occasion.

« Oui, bien sûr. Une bonne bière fraîche. Est-ce qu’une Sapporo vous irait ?

  • Oui, par exemple. Et toi, tu bois de la bière ?
  • Ma foi, ça m’arrive.
  • Alors, s’il te plaît, apporte-nous deux grandes bouteilles.
  • D’accord. Et votre chambre, c’est celle que l’on appelle « Araiso » et qui se situe au premier étage ?
  • Oui, c’est bien ça.
  • C’est un peu étonnant, vous ne trouvez pas ? Une auberge dans la montagne avec une chambre nommée Araiso, « la Côte sauvage » ? » s’esclaffa le singe.

C’était la première fois que je voyais un singe rire. Sans doute cet animal pouvait-il rire, ou même pleurer, à certains moments. Puisqu’il savait parler, pourquoi aurais-je dû être étonné ?

« Au fait, tu as un nom ? lui demandai-je.

  • Non, pas vraiment. Tout le monde m’appelle le Singe de Shinagawa. »

Il manoeuvra les panneaux coulissants, se retourna, se courba poliment, puis referma la porte avec lenteur.

Peu après 22 heures, le singe apparut dans la chambre Araiso. (Àmoi comme au singe, l’appellation était incompréhensible. Cette chambrette misérable ressemblait plutôt à un placard, et rien ne la rattachait à un rivage escarpé.) Le singe avait dans les mains un plateau, sur lequel étaient disposés deux bouteilles de bière, un tire-bouchon, deux verres, des crackers à la seiche et un sachet de kakipi, des demi-lunes aux cacahuètes. Ce singe était parfaitement attentionné.

Cette fois, il était habillé. Il arborait une épaisse chemise à manches longues ornée du slogan I r NY, et un pantalon de jogging gris, vraisemblablement de vieux vêtements d’enfant que quelqu’un lui avait donnés.

Comme il n’y avait rien dans la chambre qui puisse faire office de table, nous nous installâmes côte à côte par terre, sur des coussins très fins, en nous adossant au mur. Le singe déboucha une bouteille et emplit nos verres. Et nous trinquâmes en silence.

Après quoi, le singe déclara : « Merci pour la boisson ! » et avala joyeusement la bière glacée. Je bus à mon tour quelques gorgées. Pour être honnête, je jugeai un peu singulier de me retrouver assis à côté d’un singe et de boire de la bière en sa compagnie, mais après tout, ce n’était sans doute qu’une question d’habitude.

« Ah, rien ne vaut une bonne bière après le travail ! remarqua-t-il en s’essuyant la bouche du revers velu de la main. Mais, en tant que singe, j’ai bien peu d’occasions d’en boire.

  • Tu habites ici même ?
  • Oui. Il y a une pièce, une sorte de grenier, où on me laisse dormir. Bon, il y a bien des souris de temps en temps, et il est difficile d’être vraiment tranquille, mais n’oublions pas que je suis un singe. Je suis donc content d’avoir un matelas pour dormir et trois repas par jour. Enfin, même si c’est loin d’être le paradis… »

Comme l’animal avait terminé son premier verre, je lui en versai un autre.

« Je vous remercie ! dit-il poliment.

  • Tu n’as pas vécu seulement avec des humains ? Tu as bien côtoyé aussi tes congénères… je veux dire, d’autres singes ? » lui demandai-je.

J’avais énormément de questions à lui poser.

« Oui, à plusieurs reprises. » Son visage s’assombrit un peu tandis que les rides autour de ses yeux se marquaient plus fortement. « Pour différentes raisons, un jour, j’ai été forcé de quitter Shinagawa et on m’a expédié dans le parc aux singes de Takasakiyama.

Au début, j’ai cru que je pourrais vivre là-bas en paix, mais en fin de compte, les choses ont mal, tourné. J’avais grandi dans un foyer d’humains, chez ce professeur d’université et sa femme, et avec les autres singes – de braves gars, certes – je ne pouvais pas donner libre cours à mes sentiments. Nous n’avions aucun intérêt commun et la communication n’était pas facile. « T’as une drôle de façon de parler », disaient-ils. Ils m’asticotaient, et même, ils me persécutaient. Les femelles gloussaient dès qu’elles me voyaient.

Les singes sont une espèce très sensible à la moindre différence. Ils trouvaient mes comportements comiques, ça les contrariait ou parfois ça les mettait en rage. Petit à petit, rester là-bas a été trop dur pour moi et j’ai décidé de me séparer du groupe, d’aller vivre seul ma vie ailleurs. Autrement dit, je suis devenu un « singe errant ».

  • Tu as dû te sentir très solitaire.
  • Oh oui. Il n’y avait personne pour me protéger, je devais chercher moi-même ma nourriture pour survivre tant bien que mal. Mais le pire, c’était de n’avoir personne avec qui communiquer. Je ne pouvais parler ni avec les humains ni avec les singes. Un isolement pareil, c’est un fardeau insupportable.

Bien sûr, dans ce parc animalier de Takasakiyama, il y a de nombreux visiteurs humains, mais je ne pouvais tout de même pas engager la conversation avec le premier venu, car on me l’aurait fait payer cher. Finalement, je n’étais plus de nulle part, je n’appartenais ni à la société des singes ni à celle des humains. Je me sentais comme déchiré.

  • Et sans pouvoir écouter Bruckner.
  • Non, cela ne faisait plus partie de mon monde », répondit le singe de Shinagawa.

Il avala encore une gorgée de bière. J’observai attentivement son visage, mais son teint rouge de nature ne rougit pas davantage. Il devait bien supporter l’alcool. Ou bien, chez les singes, l’ébriété n’est peut-être pas visible.

« L’autre chose qui me tourmentait beaucoup, c’était les relations avec les femelles.

  • Ah, fis-je. Par « relations », tu veux dire… ?
  • Eh bien, pour parler simplement, je ne ressentais pas le moindre désir sexuel pour les singes femelles. J’ai eu des tas d’occasions de les approcher, mais non, honnêtement, je n’éprouvais rien pour elles.
  • Les singes femelles ne t’excitent donc pas, alors que tu es toi-même un singe ?
  • Exactement. C’est un peu gênant à avouer, mais je ne peux ressentir de l’amour que pour une femme, une humaine. »

Je restai silencieux et terminai mon verre de bière. J’ouvris le sachet de kakipi et en attrapai une poignée.

« Tu risques de te fourrer dans de sérieux problèmes.

  • Oui. De très sérieux ennuis. Étant donné que je suis un singe, je ne peux espérer qu’une femme réponde à mes désirs, évidemment. Et puis, cela va à l’encontre de la génétique. »

J’attendis qu’il poursuive. Le singe se gratta vigoureusement derrière l’oreille avant de continuer.

« Aussi ai-je trouvé une autre méthode pour satisfaire mes désirs inassouvis.

  • Une autre méthode, c’est-à-dire ? »

Le singe fronça les sourcils avec force. Sa face rouge devint plus sombre.

« Peut-être que vous ne me croirez pas, reprit-il. Ou plutôt, devrais-je dire, c’est sûr que vous ne me croirez pas. Mais, à partir d’un certain moment, j’ai commencé à voler les noms des femmes dont j’étais tombé amoureux.

  • Tu voles leurs noms ?
  • Oui. Je ne sais pas très bien pourquoi, mais il semble que j’aie en moi ce don. Lorsque je le désire, je peux voler le nom d’une personne et me l’approprier. »

Je fus de nouveau submergé par une sensation d’effarement.

« Je ne suis pas sûr de comprendre. Quand tu dis que tu voles le nom de quelqu’un, est-ce que cela signifie que cette personne a totalement perdu son nom ?

  • Non. Ces femmes ne perdent pas leur nom en totalité. Je n’en vole qu’une partie, un fragment. Une fois que je m’en suis emparé, leur nom devient plus léger, moins substantiel.

Comme lorsque le soleil se voile et que votre ombre sur le sol se fait plus pâle. Et puis, cela dépend des personnes, mais certaines peuvent ne pas s’apercevoir de cette perte. Elles ont juste le sentiment que quelque chose ne va pas.

  • Mais d’autres s’en rendent parfaitement compte, n’est-ce pas ? Qu’une partie de leur nom a été dérobée ?
  • Oui. Il y en a, bien sûr. Parfois, elles constatent qu’elles ne se souviennent pas de leur nom. Ce qui est plutôt embêtant, oui, très gênant même, comme vous l’imaginez. Ou elles ne reconnaissent pas leur nom comme tel. Dans certains cas, elles souffrent de ce qui se rapproche d’une crise d’identité. Tout cela est ma faute, parce que j’ai volé leur nom. J’en suis profondément désolé. Souvent je sens en moi le poids de ma culpabilité. Je sais que c’est mal, mais je ne peux m’en empêcher. Je ne cherche pas à me trouver des excuses mais c’est ma dopamine qui me force à agir ainsi.

« Vas-y, m’ordonne-t-elle, vole ce nom ! Allez, c’est pas illégal ! »

Je croisai les bras et j’observai le singe un moment. La dopamine ? Puis je lui dis

« Les noms que tu voles, ce sont seulement ceux des femmes que tu aimes ou que tu désires sexuellement, n’est-ce pas ?

  • Oui. Vous avez raison. Je ne vole pas le nom de n’importe qui, au hasard.
  • Combien en as-tu volés ? »

Avec un air des plus sérieux, le singe se mit à faire les comptes sur ses doigts, tout en marmonnant je ne sais quoi. Puis il releva la tête.

« Au total, sept. J’ai volé sept noms de femmes. »

Était-ce beaucoup ? Ou pas tant que ça ? Qui pourrait le dire ? « Et comment t’y prends-tu ? lui demandai-je. Enfin, si ça ne te gêne pas de me raconter.

  • Il s’agit avant tout d’une question de volonté. De pouvoir de concentration. D’énergie psychique. Mais cela ne suffit pas. Il me faut une chose tangible avec le nom de la femme en question inscrit dessus. L’idéal, c’est la carte d’identité. Ou bien un permis de conduire, une carte d’étudiante, une attestation d’assurance, un passeport. Ce genre de document. Un badge avec le nom, ça fonctionne aussi. En tout cas, j’ai besoin d’un objet réel. En règle générale, je le dérobe. Je n’ai pas d’autre moyen de procéder. Étant un singe, je suis plutôt doué pour me faufiler dans la chambre de ces femmes quand elles sont sorties. Je cherche quelque chose qui porte leur nom, je le dérobe et je m’en vais.
  • Et pour voler le nom de la femme, tu te sers donc de l’objet qui lui appartient, en parallèle avec ta volonté.
  • Exactement. Je fixe longuement le nom, je concentre dessus toutes mes émotions et j’absorbe en moi le nom de la femme que j’aime. Cela prend beaucoup de temps, c’est épuisant mentalement et physiquement, mais en y insufflant toute mon énergie, je finis par y parvenir. Et ainsi, une part de cette femme devient une part de moi-même. Ce faisant, mon amour sans issue trouve une manière de se réaliser.
  • Sans qu’il y ait d’acte charnel ? »

Le singe eut un brusque mouvement de la tête.

« Bien que je ne sois qu’un singe, jamais je n’aurais de comportement aussi bestial. M’approprier le nom de la femme que j’aime me satisfait pleinement. J’admets qu’il y a là quelque chose d’un peu pervers, et pourtant il s’agit d’un acte totalement pur et platonique. J’éprouve de l’amour pour ce nom lové en mon coeur, caché au secret, juste pour moi. C’est comme une brise tendre qui souffle doucement sur une prairie.

  • Oh… fis-je, impressionné. D’une certaine façon, on pourrait dire qu’il s’agit de la forme ultime de l’amour romantique.
  • Oui. Exactement, mais en même temps, c’est la forme ultime de la solitude. Comme les deux faces d’une médaille. Elles sont à tout jamais collées ensemble et à tout jamais inséparables. »

Notre conversation marqua alors une pause. Nous restâmes silencieux à boire notre bière et à grignoter des kakipi ou des crackers de seiche.

« As-tu volé un nom récemment ? » lui demandai-je.

Le singe secoua la tête. Puis il pinça entre ses doigts une touffe de poils raides de son bras. Comme s’il voulait s’assurer qu’il était bien un vrai singe.

« Non, répondit-il, je n’ai volé le nom de personne récemment. Après être arrivé dans cette ville, j’ai décidé de mettre ce genre d’inconduite derrière moi. Grâce à cela, l’âme de ce petit singe a trouvé la paix. Je chéris tendrement les noms des sept femmes en mon coeur et je mène une existence tranquille et sans trouble.

  • J’en suis heureux, dis-je.
  • Je sais que cela vous paraîtra impertinent, mais accepteriez-vous que je vous donne mon opinion à propos de l’amour ?
  • Bien entendu. »

Le singe cligna des yeux à plusieurs reprises, généreusement. Ses cils épais ondulaient de haut en bas, telles des palmes sous le vent. Il prit une profonde inspiration, de celles qu’un athlète de saut en longueur prend avant sa course.

« Je crois que l’amour est le carburant indispensable pour que nous puissions continuer à vivre. Il est possible qu’un jour un amour prenne fin. Ou bien qu’il n’aboutisse pas, mais même si l’amour s’évanouit, s’il n’est pas partagé, vous pourrez garder le souvenir d’avoir aimé, d’être tombé amoureux de quelqu’un. Et ce souvenir est une source précieuse de chaleur.

Sans cette fontaine ardente, le coeur des humains – et aussi celui des singes – se transformerait en un désert stérile et glacé. Un lieu où il n’y aurait pas le moindre rayon de soleil, dans lequel ni les fleurs vives de la paix ni les arbres n’auraient l’espoir de pousser.

Ici, dans mon coeur, je chéris les noms de ces sept belles femmes que j’ai aimées. » Le singe avait posé la paume sur sa poitrine velue. « Ces souvenirs, je les utiliserai comme mon modeste carburant qui brûlera durant les nuits froides et me réchauffera tandis que je vivrai ce qu’il me reste d’existence personnelle. »

Là-dessus, le singe rit de nouveau. Puis, à plusieurs reprises, il secoua légèrement la tête.

« Un peu étrange, n’est-ce pas, cette façon de parler : « existence personnelle » ! Quelle contradiction ! Car je ne suis pas une personne, mais un singe, ha, ha, ha !

Il était 23 h 30 lorsque nous eûmes terminé les deux grandes bouteilles de bière. Le singe m’annonça alors qu’il devait se retirer.

« Je me suis senti tellement bien que j’ai dû me montrer trop bavard, je crois. Pardon !

— Non, pas du tout, tes histoires étaient très intéressantes », répondis-je.

En fait, « intéressant » n’était sans doute pas le mot juste. Boire une bière avec un singe et discuter avec lui, c’était plutôt une expérience des plus baroques. Et quand ce même singe vous confiait sa passion pour Bruckner et vous expliquait que ses pulsions sexuelles (ou son amour) le poussaient à voler des noms de femmes, ce n’était plus seulement intéressant, mais carrément loufoque. Cependant, ne voulant pas attiser plus que nécessaire les émotions du singe, je préférai utiliser ce terme apaisant.

Alors que nous allions nous séparer, je lui donnai un billet de 1 000 yens en guise de pourboire.

« Ce n’est pas beaucoup, lui dis-je. Mais offre-toi donc avec quelque chose de bon à manger ! »

Le singe commença par refuser, mais comme j’insistais, il accepta le billet, le plia soigneusement et le glissa dans la poche de son pantalon.

« Je vous remercie mille fois. Vous avez écouté mes grotesques histoires de singe, vous m’avez régalé avec de la bière, et maintenant encore, ce joli geste. Je ne peux dire combien j’y suis sensible. »

Il remit les bouteilles vides et les verres sur le plateau et emporta le tout en sortant de la chambre.

Le lendemain matin, je quittai l’auberge pour regagner Tôkyô. Le singe était invisible. Au comptoir, à la place du vieillard inquiétant sans cheveux ni sourcils, se tenait une femme grasse, d’un certain âge, fort peu avenante. Le vieux chat aux ronflements hoquetants n’était pas là non plus. Quand je voulus régler les bières de la veille au soir, la grosse femme m’affirma catégoriquement que rien de tel n’apparaissait sur ma facture. D’ailleurs, dans cette auberge, on ne vendait pas de bière en bouteille. Il n’y avait que les canettes du distributeur automatique.

Une nouvelle fois, je me sentis gagné par un sentiment de confusion. Un peu comme si des fragments de réalité et d’irréalité permutaient au hasard. Pourtant, j’étais sûr d’avoir bu deux grandes bouteilles de Sapporo avec le singe, pendant qu’il me contait l’histoire de sa vie.


Haruki Murakami. Ed Belfond.


Pour aujourd’hui, exceptionnellement, nous en resterons là, des articles sur ce blog.

Bon après-midi férié à tous.


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