Open bar pour les Pôles

Arctique-Antarctique : visées pour saccages !

Un texte a récemment été publié pour définir une « stratégie polaire » de la France. L’initiative est louable, car c’est un gros foutoir sur les pôles.

La Russie et la Chine veulent piller ces régions, et toutes les réunions susceptibles de freiner les appétits ont été stoppées à cause de la guerre en Ukraine.

Ça ne concerne pas que les ours et les manchots, mais toute l’humanité, car l’enjeu est la montée des eaux et les catastrophes qui vont en découler.

Il n’a pas vraiment eu l’honneur des médias, mais le rapport publié en avril et intitulé « Équilibrer les extrêmes. Stratégie polaire de la France à horizon 2030 » mérite qu’on s’y arrête. Quelques mois auparavant, en décembre 2021, un nouvel ambassadeur des pôles avait été nommé à la succession de Ségolène Royal, en la personne d’Olivier Poivre d’Arvor, frère cadet de l’autre.

On pourrait croire qu’une ambassade française des pôles ne sert à rien. Une sorte de placard doré, en somme. Si c’est juste pour se faire photographier devant un iceberg en déplo­rant la catastrophe climatique, le cinoche médiatique est effectivement absurde. Mais si le job est fait sérieusement, les enjeux sont énormes.

Concrètement, une ambassade des pôles, c’est un bureau et deux ou trois personnes. Mais cela permet à notre pays d’avoir son mot à dire dans l’espoir de sauver ce qu’il reste de banquise. Sa fonte entraînant la montée du niveau des eaux, notre sort est étroitement lié à ce qui se joue chez les ours polaires (au pôle Nord) et chez les manchots (au pôle Sud).

Commençons par l’Arctique. Cette région est partagée entre huit pays : la Norvège, le Danemark, l’Islande, le Canada, les États-Unis, la Finlande, la Suède… et surtout la Russie, qui en possède la plus grande part. Les sbires de Poutine n’ont qu’un désir : faire main basse sur les ressources (pétrole, gaz, minerais…) enfouies sous les glaces, mais de plus en plus accessibles en raison du dégel.

En seconde position de cette course à la défloration des blancs glaçons, on trouve les Norvégiens. Il y a, heureusement, certaines limites. Elles sont fixées par le Conseil de l’Arctique, qui réunit les pays directement concernés, mais en admet aussi d’autres, dits «observateurs ».

La France est l’un d’eux. Le problème, c’est que rien ne peut se faire sans la Russie. Et avec la guerre en Ukraine, toutes les réunions du Conseil de l’Arctique ont été annulées. Il n’y a donc plus aucun moyen de freiner les appétits russes et norvégiens. Open bar pour le saccage ! C’était déjà mal barré pour les ours polaires, mais les voilà, en plus, victimes collatérales des massacres du Donbass.

En Antarctique, c’est un tout autre foutoir. Un accord, signé par 54 pays, déclare ce continent «réserve naturelle consacrée à la paix et à la science », en bannissant toute exploitation minière jusqu’en 2048. Mais cette sacralisation reçoit de plus en plus de coups de boutoir.

En première ligne des agresseurs, on trouve encore, devinez qui ? Les Russes ! Eh oui. Mais en concurrence, ici, avec les Chinois. Ces pays n’ont pourtant pas de territoire au pôle Sud. D’ailleurs, en théorie, l’Antarctique n’appartient à personne (même si plusieurs parts de ce camembert blanc sont revendiquées par sept pays : l’Argentine, l’Australie, le Chili, la Norvège, la Nouvelle-Zélande, le Royaume-Uni et… la France, en raison des découvertes, en 1840, de Jules Dumont d’Urville, explorateur originaire du Calvados).

Mais comme il n’y a pas de police ni de tribunal sur cette banquise, n’importe quel pays peut implanter une base scientifique où il le sou haite. La Chine est ainsi en train de construire sa cinquième base antarctique. Ce qui permet, sous couvert de recherche scientifique, d’avancer des pions dans une visée bien moins désintéressée. C’est ce que déplore Laurent Mayet, président de l’association Le Cercle polaire, cocréateur de la toute première ambassade des pôles, avec Michel Rocard, et coauteur des textes sur la stratégie française de l’Arctique en 2016 :

Les Russes et les Chinois veulent lever le tabou de l’exploitation minière. La Chine a même commencé de demander aux autres pays s’ils sont prêts à remettre en question le traité sur l’Antarctique. »

Sur ce plan, la France est largement à la traîne. Sa base côtière du pôle Sud baptisée Dumont-d’Urville est aujourd’hui carrément vétuste. « On la surnomme Bidon-d’Urville », souligne tristement Laurent Mayet. Un constat confirmé par Jérôme Chappellaz, ancien directeur de l’Institut polaire français Paul-Émile-Victor, qui ne s’est pas privé de dénoncer le manque de financements : « Cette base a été construite en 1956. Elle n’est plus aux normes environnementales. Par exemple, il n’y a pas de traitement des eaux usées, qui sont rejetées au large. Pour la production d’énergie, on utilise du gasoil, et il n’y a pas de traitement des fumées. »

En somme, cruel paradoxe, la France pollue le pôle Sud en allant l’étudier. Ce qui n’est pas le cas des autres nations, poursuit Jérôme Chappellaz : « Les bases des autres pays sont bien mieux entretenues. Par exemple, le Royaume-Uni ou l’Allemagne mettent trois fois plus d’argent que la France dans leurs bases. »

À partir de ces observations, il apparaît que le texte sur la «stratégie polaire de la France» est essentiellement constitué de belles déclarations totalement creuses tant qu’elles ne seront pas matérialisées par des budgets. D’ailleurs, il ne s’agit aucunement d’une stratégie officielle, mais d’un simple ensemble de préconisations dans la prolongation des travaux de Michel Rocard, qui, lui, avait conduit à une feuille de route de l’Arctique en 2016. Par exemple, il suggère la création d’une base scientifique française au Groenland.

Quelle réalité dans ces paroles, quand l’urgence est d’empêcher les bases existantes de tomber en ruine ? On peut aussi s’interroger sur la pertinence de somptueux financements accordés à des projets, sans doute très intéressants, mais qui émanent de fondations privées, telles Polar Pod, de Jean-Louis Étienne, ou Tara Expéditions (13 millions d’euros, précise le rapport d’Olivier Poivre d’Arvor)…, alors que les structures de recherche publiques, comme le CNRS, se serrent la ceinture.

C’est en ce moment qu’il faut agir si l’on ne veut pas que les dernières terres vierges de la planète tombent entre les mains de ces dictatures exterminatrices que sont la Chine et la Russie.


Antonio Fischetti. Charlie Hebdo. 06/07/2022


Une réflexion sur “Open bar pour les Pôles

  1. jjbadeigtsorangefr 09/07/2022 / 23:20

    ça fait froid dans le dos………..

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