Comment on récrit l’histoire sur Wikipédia

Ou comment ne plus se fier à son contenu !

L’encyclopédie en ligne est l’objet de multiples « guerres d’édition » qui opposent des universitaires de tous bords. Sans la moindre transparence.

Qui modifie les notices sur cette encyclopédie participative en ligne qui revendique 500 millions de visiteurs par mois ? Et selon quels critères ? En février 2019, Damon Mayaffre, un chercheur du CNRS rattaché à l’université de Nice, fait une curieuse découverte en consultant la page des « 200 familles » sur Wikipédia — une formule traditionnellement associée aux grandes fortunes des années 30.

Les termes « mythe politique » et « thèse complotiste », mentionnés dès l’introduction, manquent de faire défaillir ce linguiste et historien. « Ce n’est pas un complot fomenté par le Front populaire, mais un slogan politique utilisé par Léon Blum et Daladier pour désigner les 200 plus gros actionnaires de la Banque de France ! s’insurge-t-il. Nous connaissons leurs noms. Affirmer que les 200 familles n’ont jamais existé est aberrant ! »

Ni une ni deux, l’universitaire se connecte sur Wikipédia sous le pseudo « Histor » afin de proposer des amendements. En vain. Dans la minute, un certain « Guise » le censure et bloque les tentatives de modification de ses collègues.

Pucelle harcelée

Les onglets « discussion » et « historique » de la page des 200 familles témoignent de multiples « guerres d’édition » (modifications contraires entre deux ou plusieurs contribu­teurs), toutes gagnées par Guise ! Son pouvoir est tel qu’il a même réussi à faire bloquer temporairement l’adresse IP de l’université de Nice — Histor s’étant connecté depuis son laboratoire de recherche.

De l’autre côté de l’Atlantique, Benjamin Deruelle, professeur d’histoire moderne à l’Université du Québec, à Montréal (Uqam), s’est intéressé, lui, à la fiche Wikipédia de Jeanne d’Arc. Laquelle a connu… 2 733 modifications entre 2003 et 2017, date de la publication de l’article qu’il a cosigné avec Stéphane Lamassé.

« L’historique montre que certains contributeurs ont profité de l’encyclopédie en ligne pour faire ressurgir des thèses d’extrême droite de la fin du XIX siècle. Elles y ont prévalu un certain temps, jusqu’à ce que les travaux des médiévistes Colette Beaune et Philippe Contamine permettent enfin de distinguer le mythe (Jeanne d’Arc, princesse de sang, fille cachée d’Isabeau de Bavière) de la réalité historique », résume le Canadien. Sans surprise, Guise figure parmi les contributeurs les plus assidus.

Qui se déguise en Guise ?

Intervenant depuis près de quinze ans sur la plateforme, il a reçu les félicitations de Wikipédia pour son « impressionnante refonte de l’article sur Gilles de Rais », le terrible Barbe-Bleue ! Dans sa courte biographie, Guise mentionne son intérêt pour les guerres de religion ainsi que pour certains thèmes « décalés (croyances, légendes urbaines et théories complotistes).

Qui se cache derrière ce pseudonyme ? – Histor a sa petite idée !

Durant ses échanges musclés autour des 200 familles, l’universitaire a constaté que Guise citait des historiens plutôt royalistes ou maurrassiens, parmi lesquels Olivier Dard, professeur d’histoire contemporaine à la Sorbonne. Bien loin de ses réflexes académiques, Histor a tenté un coup de poker en intervenant sur la page Wikipédia de ce dernier.

Dans la seconde qui a suivi, toutes ses modifications ont été annulées par… Guise ! « Le Canard » a tenté de contacter Dard par mail — sans succès. « Si ce n’est pas lui, serait-ce l’un des 150 administrateurs francophones de la plateforme qui abuse de son pouvoir ? À moins qu’il ne s’agisse de plusieurs personnes cachées derrière le même pseudonyme ?» avance Histor.

Capucine-Marin Dubroca-Voisin, la présidente de Wikimédia-France (qui chapeaute Wikipédia), est dubitative. « Qu’ils soient plusieurs est assez improbable. Et il est carrément exclu que Guise soit administrateur (du site) car il est trop clivant. » Elle affirme toutefois son attachement au «pseudonymat » permis par l’encyclopédie.

Benjamin Deruelle, lui, s’interroge sur « la question de l’autorité, qui, sur Wikipédia, repose sur l’ancienneté plutôt que sur l’expertise ». Dubroca-Voisin admet que le système « peut en effet, conférer un peu trop de puissance à ceux qui sont là depuis quinze ans »… Elle rassure : « Il y a toujours moyen de contester un abus de pouvoir ! » En attendant, certains petits malins ultra-réacs peuvent continuer d’avancer masqués dans les coulisses de l’encyclopédie en ligne.


Jérôme Canard. Le Canard Enchainé. 29/06/2022


Une réflexion sur “Comment on récrit l’histoire sur Wikipédia

  1. jjbadeigtsorangefr 05/07/2022 / 23:23

    Tout est bon pour les fachos pour refaire l’histoire, nier leur lourde responsabilité dans les conflits.
    L’antisémitisme le racisme et la haine sont leurs outils de propagande.