Après les législatives…

… une revitalisation de la démocratie ?

Après les législatives, le président de la République évoque un « fait nouveau » sous la Vᵉ République, d’autres préfèrent parler de « crise ». […]

Entretien avec la philosophe Myriam Revault d’Allonnes.

Télérama : « Crise » est-il le mot juste pour discuter de la situation ?

Myriam Revault d’Allonnes. Crise, ce mot a désormais investi tous les champs du discours. On discute de crise à tout bout de champ, économique, de l’autorité, de l’éducation, et bien sûr de la représentation politique.

Ce n’est pas illégitime, mais on donne à chaque fois l’impression que l’on atteint une espèce de paroxysme, alors qu’en réalité on en est arrivé à regarder cette situation comme un état permanent. […]

La situation politique à laquelle nous assistons aujourd’hui rassemble paradoxalement deux aspects.

  • D’un côté, le blocage auquel le résultat des élections législatives aboutit est uniquement la poursuite de la crise (structurelle) de la représentation politique, ou de la démocratie,
  • De l’autre, on assiste bien à une rupture. En effet, c’est la première fois depuis le début de la Vᵉ République qu’un président nouvellement élu ne dispose pas de majorité absolue à l’Assemblée.

Rappelons avec Hannah Arendt que la crise à ceci de positif qu’elle permet de débloquer une situation et d’ouvrir sur quelque chose de nouveau. Elle peut aussi devenir catastrophique quand on y répond par des solutions convenues…

Ce blocage institutionnel ne nous rapproche-t-il pas finalement d’un « dénouement » attendu par beaucoup: l’obligation de changer quelque chose dans les pratiques politiques ou dans nos institutions?

Myriam Revault d’Allonnes L’absence de majorité parlementaire ouvre la possibilité d’un véritable débat à l’Assemblée (trop longtemps étouffé lors de la précédente législature) et entraîne un rééquilibrage des pouvoirs entre le législatif et l’exécutif. La notion de représentation est revitalisée, c’est positif.

Cette situation oblige aussi à repenser la signification de la conflictualité en démocratie, une conflictualité inscrite, selon moi, dans la définition même du régime, et qui disqualifie par nature la prétention d’Emmanuel Macron à lisser tous les conflits.  […]

Dans une démocratie, on a à la fois des adversaires et une culture du désaccord. On s’oppose, on négocie, on fait des compromis et à la fin, on s’accorde sur une valeur précise — mais le conflit ne disparaît pas pour autant!  […]

Certains conflits ne peuvent tout simplement pas être résorbés : plusieurs individus en désaccord peuvent avoir raison, chacun depuis son point de vue.  […]

Il faut pourtant sortir de la paralysie?

Myriam Revault d’Allonnes Oui, et je m’exprimais jusqu’ici au niveau de la philosophie politique. Les compromis et concessions restent forcément nécessaires pour gouverner. Malheureusement, le risque est grand qu’ils nous ramènent une fois encore au statu quo ante: qu’au lieu d’une sortie de crise par le haut, ces petits arrangements nous replongent dans la crise de la représentation sans fin.  […]

Se montrer créatif avant que la situation n’explose est donc la seule réponse possible à la crise qui se joue sous nos yeux?

Myriam Revault d’Allonnes  […] En politique, les problèmes ne disparaissent pas, mais sont toujours retravaillés. Les exemples abondent dans notre histoire. Ainsi, la Révolution française est à la fois explosion et créativité. Je doute que l’on en soit aujourd’hui à une situation proche de la fin de l’Ancien Régime, cependant la question du rapport entre la rupture et la continuité se pose explicitement.

Le dénouement de la crise que nous traversons sera-t-il une rupture avec ce qui précède, ou une transformation de ce qui existe?

Myriam Revault d’Allonnes Je m’avoue incapable de prédire de quel côté l’avenir basculera. Je peux y réfléchir comme philosophe, mais la citoyenne en moi se sent démunie, et dénuée de solution immédiat, puisque ce qu’il se passe est à la fois la poursuite, et la conséquence, d’une situation qui dure depuis trop longtemps, et trahit une profonde incompréhension de ce qu’est vraiment l’essence de la politique, à savoir non pas le consensus, mais l’exercice même du conflit.


Propos recueillis par Olivier Pascal-Moussellard. Télérama. (Extraits) N°3781. 29/06/2022


Une réflexion sur “Après les législatives…

  1. bernarddominik 30/06/2022 / 08:11

    En ce qui me concerne je pense que la proportionnelle éloignera encore plus les citoyens de leurs élus, car ils voteront alors pour des listes faites par les partis qui y mettront leurs caciques en tête, en plus cela renforcera le poids des grandes villes par rapport aux communes plus petites. En ce qui concerne les circonscriptions, il y a jusqu’à 40% d’écart de population entre elles, la logique serait que le vote du député ait un poids proportionnel à la population de sa circonscription.