Ces lamentables politiques de la ville.

Dans Petite Histoire politique des banlieues populaires, le chercheur indépendant Hacène Belmessous, qui étudie le sujet depuis longtemps, apporte des réponses dérangeantes.

Archives inédites à l’appui, il éclaire l’insidieuse logique de ghettoïsation qui mine la France depuis des décennies. Sans illusions, il accuse les responsables politiques successifs d’avoir renoncé à l’universalisme républicain, en préférant les solutions policières et les logiques de marché au combat pour l’égalité. Un pavé dans la mare.

Dans les années 1960, les quartiers neufs n’étaient pas destinés aux immigrés. Où vivaient-ils?

Dans les bidonvilles ou dans des immeubles très souvent insalubres qu’on appelait les garnis, où ils louaient des appartements à deux, trois ou quatre. Ils logeaient aussi dans des foyers, organisés comme des garnisons. J’en ai étudié un à Lyon, dirigé par un ancien militaire. Sur deux étages, vous aviez d’immenses chambrées avec des lits superposés, où dormaient trente à quarante hommes. Ils participaient au travail de reconstruction du pays, et il s’agissait de veiller à ce qu’ils restent invisibles dans l’espace social.

Les grands ensembles d’habitation, eux, étaient d’abord prévus pour la classe moyenne française. Dans cette France qui se reconstruisait, qui entrait dans la modernité, il fallait mettre l’habitat en harmonie avec l’évolution économique et idéologique du pays : on ne pouvait pas être enseignant ou employé tout en occupant un logement miteux, avec les toilettes dans le couloir.

La situation change vers 1970. Que se passe-t-il alors?

Dans ce mouvement de modernisation, il s’agissait de bâtir un pays de propriétaires, qui habitent, pensent et consomment de façon individuelle. C’était la volonté d’Albin Chalandon, ministre du Logement, avec son programme de maisons individuelles que l’on a appelées les « chalandonnettes ». À cela s’ajoute, en mars 1973, la décision d’arrêter la construction des grands ensembles, prise par son successeur, Olivier Guichard.

Certains de ces quartiers, comme la Grande-Borne à Grigny ou les Minguettes à Vénissieux, étaient encore en chantier. Il restait des routes, des écoles, des aires de jeu, des équipements collectifs à construire.

Or, arrêter les grands ensembles, c’était aussi faire le choix comptable de couper les crédits. La Grande-Borne a donc gardé ses chemins boueux. Tout cela a contribué à accélérer la fuite des classes moyennes vers la maison individuelle. Les bailleurs sociaux, qui avaient emprunté à trente ou quarante ans pour bâtir, devaient rembourser leurs annuités et, pour cela, encaisser des loyers.

L’instauration de l’aide personnalisée au logement (APL), en 1978, est venue à leur secours en rendant les grands ensembles accessibles aux immigrés.

Se met alors en place une politique de ségrégation ethnique…

De façon arbitraire, la première stratégie consistait à établir un quota, sur une base qui ne pouvait être que raciale. La commune estimait qu’au-delà de 10 %, par exemple, elle ne voulait plus d’immigrés. Elle bloquait alors les demandes légitimes des familles en attente.

 […] Mais la réalité économique s’imposant à certains bailleurs, ils ont fini par adopter une logique de concentration.

Dans certains grands ensembles, vous aviez des bâtiments où aucun étranger extra-européen n’habitait et, un peu plus loin, des allées où l’on constituait un peuplement en répartissant les nationalités par immeuble, selon des préjugés raciaux.

 […]

Pourquoi qualifiez-vous la police d’ «État dans l’État»?

D’une décennie à une autre, son action dans les quartiers populaires n’a fait que s’élargir. C’est à la fois un agent du maintien de l’ordre, un acteur social et un organisateur spatial.

La question est de savoir pourquoi la gauche a failli sur ce sujet — notamment son refus de réglementer les contrôles d’identité pour éviter les discriminations au faciès. Et par ailleurs, comment se fait-il que le politique se soit désisté au profit de la vision policière? D’autant que celle-ci n’est pas seulement dangereuse et inquiétante, mais désarmante, pour faire un mauvais jeu de mots.  […]

Dès lors que la police est l’unique interlocuteur du citoyen, et massivement dans les quartiers populaires, il n’y a plus de politique. L’échec, depuis 2005, se résume à ce constat. La police est devenue le cœur de ces cités.


Propos recueillits par Xavier deJarcy. TéléramaN°3780 – 25/06/2022

Une réflexion sur “Ces lamentables politiques de la ville.

  1. bernarddominik 27/06/2022 / 12:29

    Oui une vision tout à fait réelle à quelques détail près : les chalandonettes n’ont concerné que très peu de familles, la population immigrée s’est d’abord partagée entre cœur des vieilles villes ( Besagne à Toulon, le Panier et Belsunce à Marseille) et les grandes cités où il fallait être en situation régulière pour louer. Les habitants des cités ont alors vu les incivilités les vols et les agressions apparaître dans des quartiers jusque là calme (je l’ai vécu à Poncarral à Toulon, et cité Berthe à la Seyne) et donc les anciens habitants sont partis, vers d’autres quartiers du secteur non social dont les habitants eux mêmes avaient été attirés par la maison individuelle et son jardinet. Chalendon n’y est pour pas grand chose. On peut mélanger causes et effets. Certes Guichard à bloqué certains financements, mais on a continué à en faire, voir Cergy en région parisienne, la décentralisation ayant reporté l’urbanisme dans les communes, ce sont les maires qui ont adopté des choix suivant leur idéologie. Je suis de la génération qui a vécu cette mutation, l’état policier n’est que la conséquence de la transformation de cités calmes en lieux de non droit. Dans tous les pays où il y a une forte immigration les immigrés vivent dans les logements les moins chers, donc les moins bien situés, les moins salubre, encore qu’en France il y a une vraie lutte contre le logement insalubre (il est intéressant de savoir quels sont les bailleurs de ces logements). Pour que le logement social soit correct il faut un minimum de respect des règles du vivre ensemble. J’ai été élevé dans un HLM, jamais je n’aurais cassé une boîte aux lettres, ni mes voisins non plus, aujourd’hui casser une boîte aux lettres est un geste devenu banal et jamais puni.