Du concret à l’abstraction…

Ça fait plus de cinquante ans que les pouvoirs publics s’emmêlent les pinceaux avec l’enseignement des maths. On a fait de cette discipline une affaire de pouvoir plutôt que de formation du citoyen.

Je coupe les maths… Et je remets les maths…

On se croirait davantage dans une chanson de Philippe Katerine que dans un programme éducatif. Ajoutez à cela qu’il n’est pas banal de voir une discipline figurer dans les professions de foi des finalistes à l’élection présidentielle. Aucune autre matière scolaire – français, sport ou histoire – n’a jamais posé autant de problèmes que les maths.

Matière sélective n° 1, elle a pourtant été supprimée dans le tronc commun au lycée (réforme du bac en 2019), avant que le gouvernement ne rétropédale en annonçant une heure et demie d’enseignement « scientifique et mathématique » supplémentaire… Sans que personne sache de quelle façon ni avec quels professeurs (inexistants pour l’instant) cela pourra être mis en œuvre.

Il y a une longue histoire derrière ce chaos mathématique. D’après l’académicien Étienne Ghys, secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences, cela remonte… à Napoléon : « Au début du XIXe siècle, Napoléon a inventé un système éducatif, qui, aussi bien dans le secondaire que dans le supérieur, a considéré les sciences des ingénieurs comme les plus importantes, avec les maths tout en haut. »

Jusqu’à la première moitié du XXe siècle, les maths au collège, c’était surtout des problèmes de baignoires qui fuient, de trains qui arrivent en retard ou de calculs de surfaces. Puis, dans les années 1970, badaboum ! voilà la révolution des maths modernes. On est passé, sans la moindre transition, du concret à l’abstraction, les baignoires percées cédant la place à des « patates » figurant d’obscures notions.

Là aussi, c’est une question de pouvoir. D’éminents savants avaient décidé que les mathématiques devaient être détachées du réel. Soit l’exact opposé des sciences appliquées chères à Napoléon. Cette réforme des maths modernes a été validée par de Gaulle en personne. Quand on y songe, il est très étonnant que des scientifiques aient été aussi rapidement écoutés par le chef suprême – alors qu’aujourd’hui, c’est plutôt l’inverse, les chercheurs ont beau accumuler déclarations et rapports, les politiques ne les écoutent jamais vraiment. Mais, il faut se rappeler que, sous de Gaulle, les blouses blanches étaient prises au sérieux, la science était rayonnante, et pas encore victime des applications (nucléaire, pesticides, etc.) qui ont fait voler en éclats son aura.

Cependant, Étienne Ghys tient à relativiser l’échec de la réforme des maths modernes : « À l’époque, cela partait d’une belle idée. Il s’agissait de voir les maths comme discipline autonome, et non pas seulement au service des applications. Cela a été imposé du jour au lendemain, et il n’y a pas eu de test avant ni de formation des enseignants, et l’on a ainsi dégoûté des générations entières. »

Aujourd’hui, il est généralement admis que cette réforme fut une catastrophe pédagogique. Néanmoins, les maths sont restées l’outil de sélection n° 1, indispensable sésame pour intégrer les prestigieuses filières… Paradoxalement, le métier d’enseignant a été de plus en plus dévalorisé au fil des ans. Si bien qu’aujourd’hui on manque cruellement de profs dans cette matière. La logique serait de valoriser le métier d’enseignant. Or on fait exactement l’inverse : exit les maths du tronc commun au lycée ! Là, il n’est plus question de pédagogie, mais d’économie. Ce qui n’empêche pas de conserver une vision élitiste des maths, puisqu’elles seront réservées aux forts en équations qui les ont choisies comme spécialité.

Et ce n’est pas l’annonce d’une heure et demie supplémentaire qui résoudra le problème. Du moins, pas pour Mélanie Guénais, maîtresse de conférences à l’université Paris-Saclay, et vice-présidente de la Société mathématique de France : «On rajoute du bazar au bazar, et il n’y a pas de discours politique cohérent. Ce déclin des maths en tant que telles se retrouve à tous les niveaux. Et aussi dans l’enseignement supérieur, où 20 % des postes de chercheurs en maths pures ont été perdus ces dernières années. »

Il y aurait pourtant beaucoup de choses à faire pour les valoriser. À commencer par les petites classes. On cite souvent, en modèle, la méthode dite de Singapour pour enseigner cette matière à l’école primaire. Or de quoi s’agit-il? En réalité de jouer avec des allumettes ou des parts de tarte pour apprendre les fractions ou les règles de trois. C’est à peu près la méthode uti­lisée par les maîtres des années 1950, et abandonnée depuis longtemps. Le rapport remis par Cédric Villani au ministère de l’Éducation nationale, en 2018, préconisait, lui aussi, la remise au goût du jour de pédagogies, dites alternatives, comme la pédagogie Freinet… Cela n’a débouché sur rien de concret.

Il y aurait aussi moyen de réduire l’hécatombe féminine en sections scientifiques. C’est ce que souligne Mélanie Guénais : « On dénombre actuellement 114 000 filles qui ne font plus de maths en terminale, contre 55 000 garçons. L’une des causes est l’orientation trop précoce : on est davantage sujet aux stéréotypes de genre à 15 ans qu’à 18 ans. » Plus on demande aux jeunes de décider tôt de leur avenir, plus les filles s’éloignent des maths. D’où l’importance d’un tronc commun le plus général possible. Pour aborder ce genre de questions et bien d’autres, Étienne Ghys recommande carrément la création d’« états généraux de l’enseignement des maths ».

Les maths sont un langage tout aussi important que le français. Un langage de l’abstraction, du raisonnement, de la manipulation des chiffres, dont les notions sont essentielles dans la vie courante. Ne serait-ce que pour comprendre les graphiques que l’on vous montre dans les journaux ou au JT, ne pas se faire mener en bateau quand des « experts » ou personnalités politiques vous balancent des pourcentages, ou ne pas céder aux théories complotistes (notamment pour saisir la différence entre corrélation et causalité)…

Plutôt que de concevoir uniquement les maths pour les élites, il serait temps de les mettre au service du citoyen. De penser un enseignement véritablement populaire et démocratique de cette discipline. Mais, ça, aucun gouvernement ne l’a jamais fait. Et l’on est encore loin d’en prendre le chemin.


Antonio Fischetti. Charlie Hebdo. 15/06/2022


2 réflexions sur “Du concret à l’abstraction…

  1. bernarddominik 19/06/2022 / 17:30

    En 1965, j’étais en seconde technique, j’ai vu arriver les maths moderne, la prof de math nous dit « j’y comprend rien je ne sais pas à quoi ça sert je vais vous lire les cours ». Résultats catastrophe en physique on n’a plus le niveau de maths, et en fac problème avec les statistiques. Cette réforme a été une folie imaginée par des dingues. Elle nous a fait perdre notre rang dans l’industrie des hautes technologies, les riches ont pu partir à l’étranger étudier ce qu’on n’enseigne plus en France.

    • Libres jugements 20/06/2022 / 13:40

      Merci Bernard…
      S’il fallait un argument supplémentaire pour convaincre les septiques, voilà un témoignage qui conforte l’article.
      Cordialement,
      Michel