Brigitte Bourguignon

La nouvelle ministre de la Santé est attendue au tournant par une profession en ébullition.

La nouvelle ministre de la Santé et de la Prévention, Brigitte Bourguignon, est arrivée, ce dimanche 12 juin, de justesse devant la candidate du RN, Christine Engrand, avec 32,10 % des voix, contre 30,33 %, dans sa vaste circonscription rurale du Pas-de-Calais.

Moins de 800 voix d’écart, cette fois, alors qu’elle a déjà trois fois plié le match contre le FN : en 2012, sous l’étiquette PS, puis en 2017, tout fraîchement ralliée à Macron, et encore en juin 2021, à l’occasion d’une législative partielle due à la démission inopinée de son suppléant.

Non, ce n’est pas gagné. A peine cette ancienne secrétaire médicale a-t-elle atteint son Graal avec le ministère de la Santé, piqué au médecin Olivier Véran, dont elle a été deux ans durant la ministre déléguée à l’Autonomie, qu’elle a dû affronter les urgentistes en colère à leur congrès, le 9 juin. «Elle a été huée, sifflée, raconte un témoin, car elle les a provoqués en annonçant trois mesures à côté de la plaque. »

Dans les travées, certains médecins, méprisants, ont même lâché : «Et, la prochaine fois, on nommera une femme de ménage ?» Système de santé français, ton univers impitoyable, hiérarchisé et corporatiste ! « C’est honteux de lui faire ce procès en incompétence, s’indigne une députée spécialiste du social, mais, son problème, c’est qu’elle ne bûche pas toujours assez ses dossiers; du coup, elle n’est pas sûre d’elle, et elle devient cassante. »

Pourtant, par son parcours méritoire, Brigitte Bourguignon, certes « pas bardée de diplômes », comme elle le dit elle-même, coche toutes les cases : fille d’un chaudronnier, la secrétaire médicale est ensuite devenue fonctionnaire au centre communal d’action sociale de Boulogne-sur-Mer, où elle a fondé les Paniers de la mer, une association spéciali­sée dans la réinsertion en recyclant les poissons invendus de la criée. Après s’être retrouvée, à 36 ans, veuve avec trois enfants en bas âge, elle a gravi un à un les échelons de la politique locale auprès du maire de la ville, Frédéric Cuvillier, dont elle a été l’adjointe de 2001 à 2012.

La hyène et les couleuvres

« Autant elle sait se montrer empathique, à l’écoute, avec les plus fragiles, dans sa circonscription ou dans les Ehpad visités comme ministre, autant, en politique, ce n’est pas une tendre, confie une autre députée PS passée chez LR-EM qui la connaît bien. Fabiusienne d’origine, elle en garde le côté soldat, dévoué, loyal, sur la ligne du chef.. » Et de recouper le diagnostic : « Elle manque de confiance en elle, craignant toujours qu’on ne lui renvoie son statut de travailleuse sociale et ses origines. Elle réagit donc de manière pète-sec. » A force, elle ne s’est pas fait que des amis, y compris dans son camp, au sein du groupe LR-EM.

Protégée de Richard Ferrand, elle s’est présentée en juin 2017 à la présidence de l’Assemblée, afin de contrer les candidatures autres que celle de François de Rugy, poussé par son mentor. En échange, elle a décroché la présidence de la commission des Affaires sociales… sans en avoir été membre auparavant, comme le veut l’usage.

En fidèle exécutante des ordres d’en haut, elle a aussi avalé des couleuvres : sa proposition de loi de 2019 sur l’extension de l’aide sociale à l’enfance aux jeunes majeurs a été vidée de sa substance quand son caractère obligatoire a sauté, au point qu’elle a été ac­cusée de « trahison » par des responsables associatifs, des députés PC, PS et même LR… Ministre déléguée à l’Autono­mie, elle a préparé la loi sur la dépendance, à laquelle elle aurait pu laisser son nom. Une grande promesse de Macron, qui a, au dernier moment, décidé de surseoir.

Son ex-collègue au gouvernement Roselyne Bachelot la défend : « Olivier Véran faisait très souvent l’impasse lors des questions au gouvernement. (…) Chaque fois, il a confié la tâche à Brigitte Bourguignon, et je dois dire que celle-ci s’en est fort bien tirée. (…) Cette capacité sera capitale, car la Nupes va lui mener la vie dure… » D’autres collègues, moins amènes, prédisent qu’elle va être durement « chahutée » dans l’hémicycle et « secouée » par les professionnels du secteur en révolte, faute d’avoir l’« épaisseur politique » suffisante pour réformer le système de santé.

L’armée du chahut

En revanche, elle soigne sa com’ sur les réseaux sociaux, et va jusqu’à faire éliminer les commentaires défavorables. Sur ses comptes Twitter et Facebook, sa photo de profil la montre penchée, attentive et douce, vers une dame âgée assise… Un député LRM quadra qui a partagé avec elle une soirée arrosée à l’Assemblée précise : «Elle est très sympathique et n’hésite pas à jouer de la séduction avec les collègues masculins, mais elle peut se montrer une hyène avec les collègues féminines, qui le lui rendent bien ! » Et de s’interroger à haute voix : « Macron l’a-t-il promue à ce poste parce qu’il n’a trouvé personne d’autre ? »

Le député ex-LR-EM Sébastien Nadot nuance : « Quand Véran a été nommé, on a cru à du Buzyn-bis, or il s’est révélé à ce poste. Bourguignon va-t-elle se contenter de suivre la ligne toute tracée par la Direction générale de la santé et l’Elysée ? ou revenir à ses premières amours d’engagement, en se montrant prête à lutter pour ses budgets ? »

S’agirait pas de caler, comme on dit à Boulogne !


David Fontaine. Le Canard Enchainé.05/06/2022 – Dessin de Kiro


Laisser un commentaire