Un génie grace à qui…

… selon les historiens, la guerre de 40/45 fut ecourtée

L’important, ce sont les passages à niveau d’une vie.

Et ils sont nombreux dans la courte existence d’Alan Mathison Turing (1912-1954), qui croise à la fois l’histoire des mathématiques (et de l’informatique), le fracas de la Seconde Guerre mondiale, mais aussi…[…]

Entre l’esprit fulgurant, le pionnier de l’intelligence artificielle, l’as du déchiffrement de codes secrets au service de Sa Majesté, le coureur de fond émérite et l’homosexuel sacrifié sur l’autel des bonnes moeurs, chacun pioche bien ce qu’il veut dans la bio d’Alan T. […]

Tout juste peut-on affirmer qu’elle accomplit sa course sous le soleil des mathématiques, et plus particulièrement de la logique; des langages qui vont permettre à Turing de « lire » dans la nature et de modéliser le fonctionnement de la pensée.

Les machines peuvent-elles penser?

Cette question sans fin, qui fit se gratter la tête de tant d’intellectuels et d’artistes, […], le jeune Turing va lui donner, sinon une réponse, en tout cas un cadre. Entre 1936 et 1952, l’étudiant, puis le professeur qu’il est devenu, publie deux articles majeurs sur le sujet.

Le premier, « On computable numbers, with an application to the Entscheidungsproblem », plante quelques repères stables dans le champ de labour qu’est encore l’informatique : il faut, explique-t-il d’abord, préciser ce qu’on entend par « penser », et pour cela distinguer ce qui relève de la matière et ce qui appartient aux symboles (ou à l’écriture) — autrement dit: le « hardware » et le « software ». Et puis il faut fixer des limites au calcul. Car il est des choses que l’on ne peut pas réduire à une fonction mathématique, dont l’emprise sur le monde n’est pas infinie.

La science informatique peut lui dire merci: Turing vient de poser les principes d’une « machine universelle » (plus tard rebaptisée « machine de Turing »), capable de traiter n’importe quelle information, d’effectuer n’importe quel calcul, pourvu qu’on introduise en elle les instructions adéquates. On appelle cela un ordinateur. « On computable numbers… » est la première pierre sur laquelle va se construire le mythe Turing.

Un second article, plus philosophique que mathématique, publié en 1950 dans la revue Mind, apportera la deuxième; celle à partir de laquelle on peut commencer à parler de monument. Le mathématicien y décrit son « jeu de l’imitation », qui n’a pas fini d’obséder les gourous de l’intelligence artificielle: on pourra dire que les machines pensent vraiment, suggère-t-il, quand un « examinateur », posant des questions à un individu qu’il ne voit pas mais dont on lui transmet les réponses, ne sera plus capable de repérer le moment où l’on a remplacé l’individu par un ordinateur…

Turing pensait qu’on atteindrait ce degré de perfection un demi-siècle après son article. Nous n’y sommes pas, mais on s’en rapproche, disent les uns. Sans aucune chance d’y arriver, affirment les autres. On verra bien. L’important est que Turing avait déjà tout compris des grandes questions que ne manqueraient pas de poser nos rapports aux machines et à la nature.

Soixante-dix ans après sa mort, les intuitions géniales de Turing sont toujours d’actualité dans la recherche en génomique et biologie moléculaire. Elles suffiraient largement à coller son nom à l’entrée des amphis de sciences, à créer des Prix Turing ou à rebaptiser des rues de Cambridge et d’ailleurs.

Pourtant c’est la « face B » du fort en maths, un épisode de sa vie ancré dans l’Histoire la plus tragique, qui a fait de lui un héros de notre temps : « Turing? C’est l’homme qui a écourté la Seconde Guerre mondiale de deux ans. » La formule siérait mieux à un super-héros de Marvel. Mais l’historien Pierre-Éric Mounier-Kuhn, chercheur au CNRS, ne voit « aucune raison de la démolir. Bien sûr, il faut être rigoureux et se rappeler qu’il s’agit là d’une estimation « à la louche ». Mais c’est un fait que la victoire britannique dans la bataille de l’Atlantique a été décisive dans la Seconde Guerre mondiale, plus importante que Stalingrad ! »

Or, Turing y a joué les premiers rôles. Ce tour de force, le toujours jeune logicien l’a réussi en décryptant le système de codage Enigma, principal canal de transmission des instructions de l’état-major nazi à la Kriegsmarine (la marine allemande). Lever « l’Énigme » permettait de repérer les positions des sous-marins ennemis, et de casser le blocus empêchant le ravitaillement de l’Angleterre en armes et en pétrole. Mission accomplie par Turing et son équipe — « ces oies qui pondaient des oeufs d’or et jamais ne caquetaient », dira Churchill — à Bletchley Park, le domaine dans lequel les services secrets avaient rassemblé l’élite des cerveaux britanniques.

D’autres l’auraient anobli pour ses mérites. Pas la couronne d’Angleterre. Après guerre, profitant de leur avantage, les Anglais ont continué d’espionner discrètement leurs ennemis (et certains de leurs alliés). Alors, motus sur les exploits du crack! Ce silence lui coûtera horriblement cher quand arrive le moment de franchir son dernier passage à niveau, celui où se croisent sa vie publique et sa vie intime, celui du crash final et fatal.

Alan Turing était homo. Il ne le cachait pas, ne revendiquait rien, aurait aimé qu’on lui foute la paix, espoir un peu naïf dans l’Angleterre victorieuse mais coincée de l’immédiat après-guerre.

Cambriolé par un de ses amants, le mathématicien se rend de lui-même au commissariat du coin, raconte tout sans voir que le piège se referme sur lui, en le faisant passer du statut de victime à celui de coupable : condamné pour « activités indécentes », il est sommé de choisir entre l’emprisonnement et la castration chimique, considérée à l’époque comme un progrès pour soigner les individus aux moeurs dissolues…

Si ses anciens boss de Bletchley Park étaient venus témoigner des services inouïs qu’il avait rendus à son pays, les juges auraient sans doute adouci sa peine. Mais il aurait fallu parler d’Enigma, personne ne s’est présenté à la barre, secret-défense oblige. Et Turing a « choisi » la castration chimique, aux effets secondaires atroces.

La suite, comme dans tous les suicides, n’est qu’hypothèses et supputations. On sait que le 7 juin 1954, Alan Mathison Turing a croqué dans une pomme enrobée de cyanure et qu’il en est mort. Ainsi se terminait la vie d’un mathématicien génial, soldat de l’ombre, mort à 41 ans des suites d’une infamie […]


Olivier Pascal-Moussellard. Télérama. N°3779. 15/06/2022


3 réflexions sur “Un génie grace à qui…

  1. bernarddominik 16/06/2022 / 13:57

    La machine de Turing n’est pas un ordinateur, c’est une machine capable de faire des combinaisons en en limitant le champ grâce à des circuits logiques (circuits basés sur les opérateurs logique OR AND et NOT ou et non), on est loin de l’intelligence artificielle et des ordinateurs, mais on en est bien aux prémisces. Et c’est grâce à la combinatoire que enigma a été dechiffrée, mais enigma faisait un chiffrage 1 pour 1, ce qui simplifie le problème.

    • Libres jugements 16/06/2022 / 14:18

      Il ne me semble pas avoir lu que le journaliste affirme que « la machine de Turing est [soit] un ordinateur ». Il est écrit qu’il s’agit là des prémices de pensée annonçant l’IA. Laquelle n’est, à ce jour, pas encore présent bien que des centaines de chercheurs essaient de résoudre, les théories menant à « sa réalisation ». Ce qui peut mener à un instant, quelques années ou plus.

  2. jjbadeigtsorangefr 16/06/2022 / 14:24

    Pourtant construits de la même façon les êtres humains sont différents et ne répondront pas de la même façon à la même question sauf si celle-ci est standard. Deux plus deux feront toujours quatre pour le commun des mortels mais pas pour beaucoup d’autres qui vous diront qu’avec un autre système que le décimal la réponse n’est pas bonne. C’est la différence entre le travail de la machine et celui de l’intelligence. L’intelligence artificielle n’est pas prête à sortir même si en apparence une machine peut imiter l’intelligence humaine.

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