Bien joué, Votre Majesté !

Or donc, Élisabeth II, reine du Royaume-Uni et de 14 autres royaumes du Commonwealth, a célébré son jubilé de platine.

Quand tu as 96 ans et que tu fais le même boulot depuis soixante-dix ans, tu en as probablement un peu ta claque. Ajoute la mort de ton mari à peine un an plus tôt, et il y a fort à parier qu’une fête d’anniversaire internationale qui s’étale sur quatre jours , fût-elle livrée avec son défilé aérien, soit la dernière chose dont tu rêves. Sans compter qu’il faut se cogner Boris Johnson à la maison. Pas grave. C’est pas pour elle, le jubilé. C’est pour les autres, les amateurs de ce genre de friandise. Mais, combien en reste-t-il, de ceux-là?

Comment ça s’est passé, la grande fête? Franchement… en douceur.

C’est son quatrième jubilé, à Élisabeth (argent en 1977; or en 2002; diamant en 2012). Avec, à chaque fois, un peu moins de spectateurs, partant, en 1977, du million de personnes dans les rues de Londres et d’innombrables millions supplémentaires organisant leur propre fête. En 2002 aussi, ils étaient des millions, mais moins de millions. Cette fois-ci, on a plus vite compté les millions.

On a vu des foules, on a vu des fêtes dans les rues, mais pas comme avant. J’ai appelé le conseil municipal de Glasgow pour savoir ce qu’ils préparaient de spécial. Rien de particulier, on m’a répondu avec mauvaise humeur. On a bien fini par dénicher quelques fiestas rebelles dans la rue, mais discrètes. En Irlande du Nord, les catholiques se fichent purement et simplement de toute chose royale, et la participation des protestants est aléatoire, mais l’Écosse, vivier de soldats de l’armée britannique, a toujours fait un effort. En mode post-Brexit, ils ont ignoré l’événement avec une telle ostentation qu’un titre du Times a même critiqué le pays pour son « mauvais esprit » (super booster de ventes, les gars).

Le lobby abolitionniste Republic s’est permis une pique : si la BBC couvrait les célébrations (elle leur a consacré quinze heures de direct), elle révélerait la sévère chute du soutien populaire en faveur de la monarchie — passé de 75 % à 60 % au cours des cinq dernières années. D’après un récent sondage, seulement 14 % de la population britannique disait prévoir de participer à la fête.

L’érosion de cette ardeur est en partie politique. Dans les actuelles luttes manichéennes au sein de l’anglosphère entre une droite dure et une gauche inepte, la monarchie peut paraître hors sujet. L’érosion est aussi d’ordre personnel et émotionnel. Outre la reine elle-même, la famille royale est très impopulaire.

Le prince Charles est un tocard soporifique, le prince Andrew serait manifestement un criminel sexuel compromis dans les histoires sordides de Jeffrey Epstein. Quant à Harry et Markle, ils ont perdu des points en allant chouiner chez Oprah Winfrey et en signant un énorme contrat de prod avec Netflix.

Mais cette érosion est aussi un phénomène de société.

La monarchie a toujours d’abord été le péché mignon des personnes âgées. Or, fini les mamys malicieuses et les gentlemen décrépits stoïques de notre enfance. Aujourd’hui, les vieux, c’est la génération Woodstock, les soixante-huitards. Ils ont goûté à toutes les drogues et baisé tout ce qui bougeait. Pas franchement un réservoir de vénérateurs.

J’ai dit que le jubilé s’était passé en douceur, et je le pense. On a suspendu critiques et reproches. Même le Guardian (dont l’antimonarchisme est à peu près le dernier vestige de l’engagement à gauche) a mis la pédale douce. Tout le monde semble tomber d’accord : la reine ne fait pas de mal. Et puis, elle a 96ans, bordel.

Quid de la dame en question? Être la reine d’Angleterre est fondamentalement étrange. T’as ta tête sur la monnaie et sur les timbres. T’incarnes le mécanisme judiciaire contre chaque crime commis dans le pays. T’es propriétaire légale de la langue (on dit « l’anglais de la reine »). Et c’est devenu plus étrange que jamais.

En ces temps sacrilèges et vulgaires, les gens développent les obses­sions les plus baroques : quel papier-toilette utilise-t-elle? combien de brosses à dents? Mais le truc vraiment fou avec cette excentrique royale condition, c’est que personne ne sait vraiment ce qu’elle pense de quoi que ce soit.

C’est l’une des femmes les plus riches et les plus durablement célèbres au monde, mais connaît-on son opinion sur un seul sujet ?

La moindre célébrité, majeure ou mineure, est en état permanent de révélation et de déclaration solennelle. On est au courant des analyses politiques de Bono et des convictions intimes de Britney Spears. On sait ce que Laurent Blanc pense de la politique sociale et Quentin Tartantino de… tout et n’importe quoi.

Mais on n’a pas la moindre idée de l’avis de la reine sur quoi que ce soit. En raison du rôle constitutionnel extrêmement limité de la monarchie (qu’on peut résumer par « tais-toi et fais coucou »), la dernière fois qu’Élisabeth a exprimé une opinion remonte à 1947. Ce n’est pas seulement remarquable, c’est aussi aberrant.

Essayez vous-même. Allez-y. Essayez pendant une journée. Vous n’y arriverez pas.

À l’heure des réseaux sociaux, sous le déluge apocalyptique d’opinions spontanées qui englue les oiseaux et étouffe les poissons, vous auriez bien du mal à la fermer pendant ne serait-ce qu’une heure, quel que soit le sujet.

Elle, elle est passée de l’Empire à l’indépendance, du modèle culturel unique au multiculturalisme, du patriarcat au féminisme sans piper mot. Et cette minuscule vieille dame réussit à faire ça depuis maintenant soixante-dix ans.

Elle avait un seul. boulot, et elle l’a fait. Qui d’entre nous peut en dire autant ?


Robert Mc-Liam Wilson – Charlie Hebdo. 08/06/2022 – Traduit de l’anglais par Myriam Anderson


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