Bien-pensance !

« Je vous connais, vous ! Vous êtes la bien-pensance incarnée. Ça me débecte ! » par une dame à chapeau, très énervée, au marché des Capucins à Bordeaux.

La bien-pensance est un concept curieux, un terme péjoratif assez nouveau. Littéralement, son usage consiste à reprocher à quelqu’un de bien penser. C’est un compliment déguisé en insulte.

Un peu comme traiter quelqu’un d’« intello » ou de « droitdelhommiste ». Quand les vertus deviennent des invectives, peut-être devrait-on commencer à se méfier. Quelle est l’étape d’après ? Espèce de tolérant ! ? Sale gentil !? Grosse merde de type généreux !?

Petit à petit, j’observe le glissement sémantique. « Le danger, c’est le wokisme », me dit-on de plus en plus régulièrement, et ce, quel que soit le sujet abordé.

La première fois que j’ai entendu ce terme, je pensais qu’il s’agissait d’une nouvelle maladie vénérienne. Pour certain d’ailleurs, c’est pire. Le terme woke vient des États-Unis et désigne un mouvement qui se bat pour l’égalité des droits et une juste représentation dans l’espace public des différentes minorités.

Pas de quoi crier à la fin des temps, ni vous filer des boutons, sauf si vous êtes rédacteur en chef du Figaro.

La bien-pensance serait donc une menace, pour tous les « onpeupluriendire », nouvelle tendance de celles et ceux qui vont de médias en médias se plaindre qu’ils ne peuvent plus s’exprimer nulle part. « Qu’est-ce qu’on ne peut plus dire ? » ai-je plaisir à demander.

Le mot « nègre » m’a-t-on répondu une fois. « N’est-ce pas un progrès ? » ai-je relancé. « Mais non, on ne peut même plus dire tête de nègre dans une boulangerie, vous vous rendez compte ? C’est une folie. » En effet, la France des pâtisseries a peur. Un jour ils viendront jusque dans nos villes égorger nos filles et notre cholestérol.

Ces gens auraient-ils accepté un gâteau qui s’appelle « face de youpin », « figure de bougnoule » ? « Non mais… euh… C’est… Ce n’est pas pareil », bégaient-ils, « mais tout de même c’est beaucoup de changements ».

Ce qui a changé, c’est que, désormais, les personnes stigmatisées par des blagues et autres expressions racistes, sexistes, homophobes ou autres, ont les moyens de dire qu’elles en ont marre.

Est-ce que la liberté d’expression est en danger si on change le nom d’un gâteau à connotation xénophobe ?

La République vacille-t-elle sur ses bases si Jean-Marie Bigard ne vient plus déclamer son lâcher de salopes en prime time ? Doit-on convoquer Voltaire et sa phrase apocryphe (1) à chaque débat de ce genre ?

Peu à peu les mentalités progressent. Il y a quelques années, on pouvait imiter un singe pour mimer un Africain. Aujourd’hui, peu le regrettent. Les blagues sur les femmes incapables de faire des créneaux ne font plus rire grand monde. Les temps changent mais pas certains réflexes.

Dans le combat contre la prétendue bien-pensance persiste une lutte pour conserver l’hégémonie dans une hiérarchie jusqu’alors verrouillée. Une lutte que le vieux mâle blanc occidental riche est en train de perdre. Il est toujours amusant de voir ceux qui se prétendent les dominants d’une société se mettre soudain à trembloter de peur de voir leurs privilèges disparaître.

On ne soupçonne pas l’immense fragilité qu’il y a sous ces allures facondes et ces roulements de mécaniques. Ils me font penser à des Ferrari avec un moteur de Twingo. Si je me laissais aller, j’en serais presque ému.

Mais peut-être que je pense mal, comme tous les bien-pensants.


Guillaume Meurice – Les Vraies Gens


1. Car il n’a jamais écrit, ni même dit : « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites mais je donnerais ma vie pour que vous ayez le droit de le dire. »