Tomber en quenouille

Expression

Dans une de ses « Apostrophes » télévisées, Bernard Pivot, interviouvant une femme P.-D.G., la félicitait d’avoir brillamment remonté une affaire importante qui, aux mains des hommes qui la dirigeaient avant elle, « était un peu… [il hésitait]… tombée en quenouille ».

Manifestement pris de court au tournant de sa phrase, comme il arrive à tout un chacun, le journaliste employait là l’expression comme un euphémisme hâtif pour des mots qui pouvaient difficilement passer à l’antenne mais qui, dans l’impatience du direct, lui venaient sûrement à l’esprit : « barrée en couille »

C’est vrai qu’à cause de la « rime », à cause du verbe « tomber » et de l’image de la laine qui s’effiloche sur une quenouille, il semble s’être créée aujourd’hui une confusion entre ces deux façons de dire, comme si la « quenouille » était une forme polie de l’autre. Ce n’est pas tout à fait l’intention d’origine…

La quenouille a été depuis l’Antiquité le symbole des femmes et de leur humble tâche de fileuses, opposée à l’épée, au glaive qui désigne l’homme dans son sublime rôle d’éventreur. Tomber en quenouille, dit Furetière, « se dit figurément en terme de généalogie pour signifier la ligne féminine ». « Les Royaumes d’Espagne et d’Angleterre tombent en quenouille, c’est-à-dire que les femmes y accèdent à la couronne. Celui de France ne tombe point en quenouille. On le dit par extension lorsque les femmes sont maîtresses dans un ménage, ou les plus habiles. »

Cette façon de traiter les femmes chez nous est un héritage direct de la loi salique, celle des Francs Saliens, qui date de Clovis et qu’a renforcée Charlemagne. La loi salique, selon Montesquieu, « était une loi purement économique qui donnait la maison et la terre dépendante de la maison aux mâles qui devaient l’habiter » — Voltaire ajoute : « parce que tout seigneur salien était obligé de se trouver en armes aux assemblées de la nation ».

Donc, c’est au contraire en nommant une femme à la tête de son conseil d’administration que la société Waterman est, au sens propre, « tombée en quenouille »… Cela pour remonter en flèche !

Et si, afin de rompre avec ces moeurs de Francs Saliens, les républicains d’aujourd’hui élisaient une Présidente? Dirait-on que la République est « tombée » ou « montée » en quenouille ?


Claude Duneton. La puce à l’oreille


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