Ces mots immigrés – 13 (Fin)

La directrice générale de l’Organisation des nations unies pour l’Éducation, la Science et la Culture (l’Unesco) présenta de vives excuses pour son retard :

  • J’ai été retenue par une mauvaise nouvelle, hélas prévisible. Le milliardaire Jeff Cash vient de racheter votre télévision nationale.

Le président du Conseil constitutionnel sursauta et fronça les sourcils, symptôme chez lui du plus vif des courroux. Elle reprit :

  • Comment, vous l’ignoriez ? Que font vos équipes ? Ce pauvre chéri n’a pas supporté l’émission d’hier. Et quand on connaît les dettes de votre État, il suffit d’aligner les zéros pour tout vous acheter.

Ce M. Cash poursuit sa grande ambition : une seule langue pour toute la planète. Vous l’avez déjà entendu ? « Quel gâchis, tous ces parlers ! Pas plus inutile et pas plus coûteux, pas plus inutilement coûteux qu’un traducteur ! » S’il osait, il s’attaquerait aux animaux. Je suis sûr que, pour lui, ils sont bien trop nombreux : à quoi sert une girafe, un papillon grand monarque, un phoque à capuchon ? Sans parler des fous de Bassan, des scolopendres, des poissons coelacanthes. Il suffirait de chiens, pour la fidélité. Et de vaches, pour le lait. Une fois notre Terre ainsi bien nettoyée, vous verrez qu’il nous transportera sur Mars, une planète comme il les aime, ce Jeff Cash, un gris caillou sans vie.

Quand allons-nous comprendre que la diversité des langues nous est aussi nécessaire que la multiplicité des êtres ? Si nous n’agissons pas, 90 % de nos langues auront disparu à la fin de ce siècle. Je plains nos descendants : ils se croiront sourds. Ils accuseront leurs oreilles alors que c’est le monde qui sera devenu silencieux. Déjà qu’il se vide de tous nos oiseaux…

Comme on le constate, Mme Unesco, une jeune femme franco-marocaine, était remontée par dix mille pendules, celle de la frayeur devant l’avenir qui se préparait, celle de la honte de transmettre à nos enfants un tel désert en héritage, celle de la stupéfaction devant tant d’inconscience, celle du regret devant tant de beautés abandonnées, celle de l’effroi devant tant de morts programmées, celle de la fureur devant tant d’inaction, celle du dégoût devant tant de faiblesse…

Hélas, les trop violentes colères ne sont pas de mise dans les palais de la République. On y déteste les emportements, jugés vulgaires, les éclats de voix, considérés comme grossiers. En continuant de hocher poliment la tête, on s’écarta peu à peu. Et bientôt, Mme Unesco se retrouva seule sur son balcon. Juste en face d’elle lui souriait, désabusée, la Comédie-Française.

Le cocktail dura jusqu’à plus d’heure. Avouons que, suite à l’abus des boissons fortes, certains conseillers eurent quelque mal à rejoindre leur voiture de fonction.

Quoi qu’il en soit, on se quitta enchantés les uns des autres. Oubliées, les alertes de Mme Unesco. Dans la haute fonction publique, on pratique comme nulle part ailleurs l’auto-congratulation :

  • Excellente initiative, ma chère Indigo !
  • Oui, je crois, sans fausse modestie, que nous avons utilement éclairé les Français !
  • Grâce à vous, ils voteront demain en bien meilleure connaissance de cause.
  • Le mérite vous en revient, cher président ! Jamais nous, pauvres immigrés, aurions imaginé être un jour reçus dans votre Palais-Royal !
  • Vous avez eu bien raison de forcer ma porte. Revenez au Conseil quand vous voulez !
  • Il fut décidé de renouveler cette fertile rencontre :
  • Décidément, les magistrats et les mots devraient plus souvent se rencontrer. Qu’est-ce qu’un jugement, après tout ? Des mots ! « Sursis » ou « perpétuité » : tout dépend d’un mot à la place d’un autre pour changer le destin d’un accusé.
  • Ah, ah, comme vous avez raison ! Et maintenant, souhaitons bonne chance à l’élection !
  • Oui, en ces temps troublés, fasse le ciel, ou les urnes, que la France prenne la bonne décision !

Le lendemain soir, à la télévision, le débat redémarra à l’endroit même où la grève des AMIs l’avait interrompu. Inchangée, la candidate d’extrême droite avait repris ses attaques. Fidèles à leur engagement de ne plus rien faire qui pourrait troubler « le libre jeu du processus démocratique », les mots immigrés supportèrent de se voir utiliser sans vergogne aucune pour… dénoncer l’immigration !

Insultes, invectives : le journaliste-animateur avait perdu tout contrôle.

Au fond, rien n’avait changé.

Et c’est ainsi que germa le soupçon, vite transformé en fausse vérité : et si elle n’avait jamais eu lieu, cette quinzaine, où l’écoute fut enfin accordée aux mots ? Si cette oasis de découvertes, d’accueils, d’échanges et d’enrichissements mutuels n’avait été qu’un conte, inventé par quelques écrivains en mal d’espérance ?

On peut faire confiance aux réseaux dits sociaux. Ils déversèrent à plus soif cette malfaisante infox.

Pour tous les incroyants, et même les dubitatifs, je tiens les preuves, inattaquables, que ces jours magiques ont bel et bien existé dans l’histoire de mon pays.

[…]

Pour conclure, sachez que les membres de l’AMI, et plus généralement tous les mots du dictionnaire, déclinent toute responsabilité quant aux fausses promesses proclamées en leur nom par les deux candidats : prospérité, justice, liberté, égalité…


Erik Orsenna/Bernard Cerquighlini, « Les mots immigrés ». Ed Stock


PS : Pour voir l’ensemble des articles, taper dans la rubrique recherche (colonne de droite) « Les mots immigrés »… Mais rien ne vous empêche acquérir ce petit livre (Ed Stock, 131 p, 17 € 50 et ce n’est pas une pub cachée, je ne « tire » aucun bénéfice de cette info) et le diffuser autour de vous. Bien des certitudes, des positions envers autrui seront si ce n’est pas levées, du moins expliquées. Bonne lecture.