Ces mots immigrés – 12

Au fait, pensez à aller voter pour ces législatives 2022.


La conclusion s’imposait : les langues régionales, ces « langues de France », devaient continuer de vivre.

Quel que soit le résultat de l’élection à venir.

À 19 heures, le Premier ministre s’exprima en ce sens devant une forêt de micros. Et,, à son grand regret secret, les ronds-points se vidèrent de toutes leurs écoles bilingues. Elles avaient été éphémères. Mais d’autres écoles de la République continueraient d’enseigner aux enfants le trésor de nos parlers.

Comme on s’en doute, la vague de soutien aux langues régionales avait contraint les télévisions à repousser au lendemain le grand rendez-vous de la nation avec ses mots.

Une audience maximale était prévue. Les chiffres dépassèrent l’attente : ce soir-là, près de 20 millions se retrouvèrent devant leur écran pourra regarder Mr Swing !

C’était un grand Afro-Américain. Casquette blanche, veste noire à liseré rouge, pantalon bleu presque clair, il avait choisi de venir en uniforme de marine. Histoire sans doute de rappeler à ces ingrats de Français que, par deux fois, en 1917 et 1944, il était venu combattre à leurs côtés. Il était resté dans ce petit pays où il pouvait entrer dans n’importe quel bistrot, au bras de n’importe quelle fille ; un pays qui aimait follement sa musique et en avait emprunté les mots. Car Mr Swing, c’était le jazz. Une musique devenue celle de la jeunesse du monde ; la langue française « balançait » depuis : gospel et blues, boogie-woogie, be-bop, et tout ce qui avait suivi : le reggae, le rock’n’roll, le heavy metal…

C’était aussi le cinéma :

  • Qui vous a donné la caméra (venue de l’italien camera oscura en passant par l’anglais) et le film, avec cow-boys et gangsters, gags, suspense, flashbacks, travelings, rushs, mixage… ? Et Donald Duck et Mickey ? Vous savez quel est le génie de mon pays ? La liberté ! Oui, la liberté, la liberté chérie, jusque dans l’habillement : nylon, sweater, blue jeans…
  • Holà ! intervint Mme Indigo. Votre blue jeans, c’est notre ancien bleu de Gênes ; et votre denim, notre toile de Nîmes !
  • Vous avez raison, répondit Mr Swing, j’oubliais ! Ce que je sais, c’est notre amour ! Nous nous sommes tant aimés, l’Amérique et l’Europe ! Tant aimés et tant apporté ! Jusqu’à tout récemment. Regardez le Web (la Toile), inventé au CERN, entre Lyon et Genève, (donc en français) et développé par nous ; tout ce vocabulaire de l’informatique, puis du numérique que vous saviez si bien adapter : ordinateur (pour computer), logiciel (pour software), souris (pour mouse).

La P-DG de la chaîne battait des mains : Formidable ! Il est formidable, ce soldat ! Et si on l’embauchait ? Sa belle allure militaire et son accent vont faire un malheur !

  • Swing cessa soudain de rire : Alors pourquoi, mais pourquoi, vous, Français, ne parlez-vous plus français ? Pourquoi renoncer à vos mots ? Vous savez que vous êtres ridicules ? « L’équipe de direction, qui travaille en espace ouvert, a confié la légende de l’entreprise à un laboratoire d’idées. » C’est clair, non ? Tout le monde comprend. Alors pourquoi ce galimatias : le staff du manager, qui coworke en open space, a confié le storytelling à un think tank ?

Un conseiller de la présidente, tout juste la trentaine, costume cravate, genre contrôleur de gestion, ne put s’empêcher de s’exclamer : « Mais qu’est-ce qui lui prend, à ce Négro ?« 

Tout le monde avait entendu, y compris les quinze millions de téléspectateurs. Dans le studio, on fit mine de rien. D’autant qu’il continuait, l’homme de couleur. Ce n’est pas une banale petite injure raciste qui allait arrêter un fusilier marin. Il en avait vu d’autres dans la Somme, à Guadalcanal, en Normandie à Omaha Beach, en Corée.

  • Ridicules, ce ne serait pas grave. Vous êtes des meurtriers. Depuis une semaine, je suis vos émissions. Leur première leçon est on ne peut plus claire : une langue est vivante ! Un être vivant ! Alors, la laisser mourir, c’est comme un meurtre. Et faites-moi confiance ! Des morts, j’en ai vu, sur les champs de bataille ! Un mort, je sais ce que c’est, et croyez-moi, c’est pas beau.

La bouche grande ouverte, Indigo regardait, émerveillée, son beau soldat. On devinait qu’il lançait les mots qu’elle portait en elle mais n’avait jamais osé dire.

D’autant qu’il poursuivait :

  • Je sais aussi ce qu’est un ennemi. Les pires sont ceux qui jouent à être nos amis. J’ai travaillé à la CIA, dans le contre-espionnage. Vous savez ce qui vous arrive ? Vous vous faites déposséder. Oui, déposséder de vous-même. Comme si un hacker, pardon, un pirate, avait pris le contrôle sur vous, à commencer par votre cerveau, vous savez, cette petite boîte osseuse où le Créateur a réuni tous vos logiciels.

La présidente regardait à droite, à gauche, comme quelqu’un qui hésite. On sentait bien qu’une part d’elle-même partageait cette colère, mais tout de même :

  • Nous sommes une chaîne publique, pas une église ! Qu’on arrête ce prédicateur !
  • Comme pour lui répondre, Swing quitta la table de verre et, accompagné par les caméras, se dirigea vers un piano abandonné dans un coin du studio, et ses doigts commencèrent à se promener sur le clavier, main gauche répétant toujours le même motif, et main droite allant, venant, caressant du haut en bas notes blanches et noires, une mélodie lente et triste :
  • Et ne croyez pas que nous échappons à cette maladie, la peste moderne ! Nous sommes aussi frappés, nous, les Américains. Et nos amis des îles Britanniques, et les Canadiens, les Australiens. Nous sommes comme vous, en train de perdre notre langue. Bientôt, nous n’aurons plus aucune raison de l’appeler « anglaise ». Et au profit de quoi ? Deux cents mots, les deux cents mots du globish, juste pour permettre à de moins en moins de gens de gagner de plus en plus d’argent.

Sa tristesse avait fait place à la colère. Maintenant, il plaquait rageusement des accords, les plus dissonants possible.

  • Regardez les cuisines, elles montrent le triste exemple, à force de toutes se ressembler, elles seront supprimées, remplacées par des repas de pilules : « Gagnez du temps, avalez juste le nécessaire. »

Personne n’osant intervenir, il continua de jouer un assez long moment, comme pro­tégé par la vérité de ce qu’il disait, peut-être aussi que le regard amoureux d’Indigo l’avait enfermé dans une bulle qui empêchait les vigiles de la présidente d’intervenir.

  • Vous avez reconnu ma musique ? Je m’appelle Swing, mais ces temps-ci je serais plutôt Blues. Le blues est le chant de la dépossession, la mélopée des esclaves arrachés de leur Afrique pour aller cultiver du coton en Amérique. Déjà du blanchiment. N’ayez crainte, moi, je ne suis pas raciste : je n’ai rien contre les couleurs pâles, mais ne vous y trompez pas, cet assassinat programmé des langues est du blanchiment. Et vous aussi, vous allez vous retrouver en esclavage. Moins de mots, moins de fenêtres pour regarder le monde, moins de sourires et moins de révoltes, moins de lumières ! Vous allez peu à peu rapetisser. Votre diversité régresse. Vous n’avez pas remarqué ? Vous commencez à vous ressembler tous et toutes. Normal, puisque vous mangez tous pareil. Et comme on est ce qu’on mange… World cooking, world music, world wording. Vous ne vous en rendez pas compte, mais vous nous avez rejoints en esclavage ; écoutez le blues, écoutez-le bien, cette musique est la vôtre !

Cette fois, c’en était trop ! La présidente s’arracha de son escorte de conseillers et se rua sur les caméras, qu’elle renversa. Une bonne vingtaine de secondes, avant que l’antenne ne soit coupée, on vit briller, sur tous les écrans de France, les quatre pattes noires du piano et leurs sabots à roulette de cuivre doré.

Le lendemain, à 19 heures, les programmes reprirent leur cours normal, malgré les appels innombrables, les protestations violentes : « Enfin une série qui nous touchait au coeur ! » « Comment voter pour la France sans connaître sa langue ? » « Rendez-nous notre Indigo ! »


Erik Orsenna/Bernard Cerquighlini, « Les mots immigrés ». Ed Stock


2 réflexions sur “Ces mots immigrés – 12

  1. marie 12/06/2022 / 16:52

    Coucou Michel, je suis allée voter… bonne fin de journée amitiés MTH

    • Libres jugements 12/06/2022 / 17:07

      Bonjour Marie « des vignes ».
      Oui, c’est un des jours où il faut exercé son droit de vote, c’est une grande liberté que chacune, chacun n’a pas le droit d’ignorer.
      Je suis absolument catastrophé de constater ce taux d’abstentions… et dans le même temps le nombre de raleuses-raleurs se plaignant sans cesse de ci, de ça, décrétant qu’il faut ci, ou ça… ah, les champions du YAKA et du FOKON… finalement, il y a une pleine poubelle d’inconscients.
      Oui j’suis en colère à chaque élection, pas forcément contre un ou des élus (quoique), mais contre tous les abstentionnistes de m………

      Bon Dimanche
      Amitiés
      Michel

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