Ces mots immigrés – 11

Le soir, au moment de lui donner l’antenne, le présentateur pensa mettre Mme Indigo dans l’embarras :

Vous nous avez parlé de bien des langues, chère madame ; mais le breton ? Et le basque, et le corse ? L’alsacien, l’occitan, le catalan ? Il semblait fier d’une attention, sinon d’une science, toutes neuves. Mme Indigo ne se laissa pas démonter :

  • Tout doux, mon ami, j’avais prévu d’y venir ! Les langues régionales de France ont toujours été un inépuisable terreau d’invention et de poésie, c’est-à-dire de compréhension intime du monde. Mlle Amour, l’Occitane, nous a offert plus de deux cents mots (de l’abeille à la terrasse, en passant par la figue, la croustade et le nougat). Ses cousines picardes (cabaret, dépiauter, requinquer, semelle, usine) et normandes (brioche, câble, renflouer) ne sont pas en reste. Au Massif central, nous devons rillette et torgnole ; à Lyon, canut, échantillon, gnôle, guignol ; à l’Est, avoine et beurre ; à l’Alsace, choucroute, quetsche, quiche ; au Pays basque, bagarre, chistera, pelotari. Et jamais je n’aurais oublié la Bretagne avec bijou, darne et goéland dont le cri ressemble à un pleur (gwelan). Ni la Corse, cette incomparable île de Beauté, avec maquis et vendetta. Que serait le français, s’exalta Mme Indigo, sans la richesse linguistique des régions ?
  • Elle prit une large inspiration, fixant la caméra :
  • Mais aussi, que serait notre langue sans son extension mondiale ? Je vais vous faire une proposition. Pourquoi ne pas accueillir de nouveaux mots immigrés ? Des mots issus de la francophonie, cette fois ? Il serait plaisant de magasiner (comme au Québec), de faire le plein dans une essencerie (comme au Sénégal), d’agender ses rendez-vous (comme en Suisse), de faire une pause-carrière (comme en Belgique), d’ambiancer le samedi soir (comme en Afrique de l’Ouest). Oui, la francophonie est un trésor inestimable, une source permanente et si précieuse pour l’avenir de notre français !
  • Hum…

Le présentateur rappela Mme Indigo à ses obligations strictement hexagonales.

La conclusion s’imposait : les langues régionales, ces « langues de France », devaient continuer de vivre.

Quel que soit le résultat de l’élection à venir.

À 19 heures, le Premier ministre s’exprima en ce sens devant une forêt de micros. Et, à son grand regret secret, les ronds-points se vidèrent de toutes leurs écoles bilingues. Elles avaient été éphémères. Mais d’autres écoles de la République continueraient d’enseigner aux enfants le trésor de nos parlers.


Erik Orsenna-Bernard Cerquighlini, « Les mots immigrés ». Ed Stock


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