Profs, mal et marre de l’Éducation national !

Ils sont écœurés de la manière dont l’institution les traite et démoralisés par des salaires minuscules au regard des années d’études et de la responsabilité qu’implique leur métier. Alors même qu’avec leurs élèves tout se passe bien, ils ont démissionné ou envisagent de le faire.

Nous avons recueilli le témoignage de ces profs découragés.

Ca augmente d’année en année : ils étaient 804 à démissionner de l’Éducation nationale en 2014-2015 ; 1 417 en 2017-2018 ; 1 554 en 2019-2020 ; et 1 648 en 2020-2021. Sur quelque 870 000 profs, certes, ce n’est pas énorme. Mais la tendance est là, et elle est révélatrice d’un ras-le-bol dans la profession.

Dessin de Zorro-Charlie Hebdo. 08/06/2022

Rappelons que cette décision est lourde pour un enseignant : il s’agit de renoncer à un concours qui leur a demandé beaucoup de travail, et qu’ils seraient obligés de repasser s’ils voulaient redevenir prof.

Sur Twitter, il a suffi que l’un d’entre eux pose la question « Y a-t-il des enseignants qui songent à quitter l’Éducation nationale dans ma TL [timeline] ? » pour que près de 200 enseignants répondent y penser très sérieusement.

Des conditions qui se dégradent, un manque de reconnaissance, des salaires trop faibles les conduisent à vouloir jeter l’éponge. «J’y songe de plus en plus, pourtant j’adore mon métier, mais les conditions dans lesquelles je l’exerce me dégoûtent», dit l’un d’entre eux.

Un autre, jeune prof : « J’ai arrêté après seulement quatre mois. J’ai repris mes études, et je me sens beaucoup plus épanoui. Quand j’ai commencé à me réveiller la boule au ventre et limite à vouloir tomber malade plutôt que d’aller bosser, j’ai préféré dire stop. »

Après douze ans dans l’enseignement, celui qui, sur Twitter, s’appelle « Le prof d’histoire » est en colère contre « l’appauvrissement de la profession » : « On est maintenant dans la classe moyenne basse, alors que dans les années 1980, un prof gagnait quasiment trois fois le smic. Aujourd’hui, le salaire d’un jeune prof est équivalent à un smic. Comme on n’est pas rémunérés correctement, on est perçus comme incompétents. Maintenant, des parents nous déconsidèrent. »

Dessin de Zorro-Charlie Hebdo. 08/06/2022

Tous ces enseignants sont face à un dilemme douloureux, entre l’amour de leur métier et l’envie de partir. Ce sont des profs que l’Éducation nationale risque de perdre si rien n’est fait pour les convaincre de rester.

Rappelons d’ailleurs que si certains enseignants veulent démissionner, les postulants sont aussi de moins en moins nombreux à désirer entrer dans la profession. Ainsi, cette année, seuls 816 candidats sont admissibles au Capes externe de mathématiques, pour 1 035 postes à pourvoir. Et ils doivent encore passer les oraux, tous ne seront donc pas recrutés.

En comparaison, l’an passé, il y avait eu 1 702 candidats admissibles pour 1 167 postes. Des centaines de postes de prof de maths ne seront par conséquent pas pourvus à la rentrée prochaine.

Pour les professeurs d’allemand, c’est seulement 83 admissibles pour 215 postes. Une baisse en partie due à une réforme du concours (il faut dorénavant être titulaire d’un master 2 et plus seulement d’un master 1 pour se présenter), mais qui traduit surtout un manque d’attractivité énorme de la profession.

Cette situation touche davantage certaines académies.

Pour celle de Versailles, il y a eu 484 admissibles pour 1 430 postes de professeur des écoles. Si bien que l’académie a organisé un honteux « job dating » pour embaucher des enseignants contractuels, avec un entretien de trente minutes et une licence comme seule condition.

Des job dating relayés par des reportages dans les JT, sans aucun regard critique sur cette manière de recruter, comme si aucune compétence spécifique n’était nécessaire pour exercer ce métier. « C’est humiliant », lâche un prof d’histoire.


Laure Daussy. Charlie Hebdo. 08/06/2022 (Extrait de l’enquête parue dans Charlie)


Dessin de Zorro-Charlie Hebdo. 08/06/2022

4 réflexions sur “Profs, mal et marre de l’Éducation national !

  1. barbarasoleil 10/06/2022 / 15:10

    Tellement vrai…
    J’ai choisi ce métier par vocation…
    Aujourd’hui à 53 ans je ne sais pas si je vais aller au bout…

    • Libres jugements 11/06/2022 / 11:32

      Bonjour Barbara, à la poétesse d’abord, l’éducatrice ensuite.
      Mon père enseigna toute sa vie professionnelle dans l’éducation nationale, le dessin et le rapport à l’art d’une façon générale. Lors de son départ en retraite, il dira combien la société avait évolué, que l’enseignement et l’instruction large et détaillé de ses débuts n’était plus possible -alors que les médias et surtout le très peu d’émissions audiovisuelles, mais de qualité de l’époque- n’interféraient pas dans des jugements préconçues.
      Il pensait (peut-être mi-désabusé ou mi-réaliste, je n’ai jamais su) que le rôle des profs devenait des gardes chiourmes, des passeurs de temps scolaire, que le peu d’instruction possible l’était avec certains élèves pourvues d’une éducation générale provenant de la lignée parentale, de ses comportements, de l’ambiance régnante au sein de la famille.
      Comme beaucoup de personnes ayant connu la guerre de 40/45, la résistance, il était resté sur une forme dépassée de la société et ne se résolu jamais à une vraie analyse de mai 68, des années 75-80 qui changèrent, achevèrent de transformer la société collective pour devenir cette société d’individualiste, du chacun pour sa gueule. aidée (pour ne pas dire instruite) par les feuilleton américains et français, les JT orientés, diffusées par les médias et « gobées » sans filtre par trop d’auditeurs.
      Alors oui, l’éducation nationale est à revoir, mais également l’ensemble de la société soumise à quelques informateurs/dikteurs de pensées, retrouver un intellectualisme collectifs… pas une mince affaire…
      Amitiés.
      Michel

      • barbarasoleil 11/06/2022 / 11:44

        Il avait raison…
        Merci pour ta magnifique réponse Michel.
        Je t’embrasse.
        C’est une forme de résistance aussi.

  2. bernarddominik 10/06/2022 / 16:52

    Un prof qui a le capes est payé en moyenne 2 695 € net. Un prof agrégé 3 719 € net. La différence de salaire avec le privé n’est pas très importante pour un nombre d’heures travaillées sur l’année bien plus important. Changer de métier ouvre d’autres horizons. Les fonctionnaires considèrent tous qu’ils sont mal payés. Les bons salaires, dans le privé, c’est grâce aux heures supplémentaires, aux WE et jours fériés travaillés. Une infirmière avec des WE travaillés des journées de 12 heures gagne en moyenne 2 000 € net. En fin de carrière mon épouse infirmière est à 2 500 € net par mois, elle n’est pas fonctionnaire et aura une bien plus petite retraite qu’un fonctionnaire de même salaire. Je comprends que la comparaison avec certains pays voisins est frustrante, mais la France est un pays où relativement à l’accroissement du PIB, les salariés en ont une part moindre. C’est tout le salariat des employés et petits cadres qui est sous-payé et en crise. Changer de métier pour gagner plus, c’est une aventure à tenter, mais dont le résultat n’est pas garanti.

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