Ces mots immigrés – 10

Septième soirée : l’écho du monde

Ce soir, je vais me faire la porte-parole de toutes les autres langues, venues embellir le français. Qu’elles viennent se présenter ! dit Mme Indigo. Commença alors un incroyable défilé. Vêtures, démarches, gestuelles, vocables, accents : l’humanité présentait le cortège de ses parlers venus seconder le nôtre.

  • Nous avons longuement évoqué l’arabe ; mais impossible de passer sous silence l’apport de l’hébreu (cidre, manne, scandale), de l’espagnol (hâbleur, escamoter, paélla, matador), avec ce chef-d’œuvre qu’est la cédille, « petit z » (comment, en restant poli, prononcer sans elle « malfaçon » ?), ou le portugais (caramel, fétiche, marmelade), et le russe (cosaque, oukase, steppe). Et puis les autres langues slaves, car la meringue est polonaise, le robot tchèque, le vampire serbe… Au total, on a recensé plus de cent vingt langues ayant peu ou prou contribué à notre vocabulaire, parfois seulement pour un ou deux mots, souvent venus de très loin. Il est temps de vous dire notre gratitude.

Mme Indigo présenta brièvement chacune et chacun :

  • Merci à l’esquimau pour le kayak, à l’algonquin pour le toboggan, au bantou pour le chimpanzé, au malinké pour le boubou, au maori pour le kiwi, au cinghalais pour l’ attol, au tamoul pour le patchouli, au malais pour le thé…
  • « Mes chers amis, cela nous amène à réfléchir. Ces mots que nous appelons « immigrés » forment une sorte d’alluvion, un dépôt fertile accumulé par notre langue au fil de tous les échanges commerciaux, techniques, culturels, dont notre pays a profité durant des siècles.
  • Qu’est-ce que la mer du Nord pour nous ? Un lieu de pêche, puisque bar, cabillaud, flétan, maquereau viennent du néerlandais et le hareng du francique, mais via le néerlandais. En matière de navigation, nous devons aux Vikings étrave, flotte, harpon, hauban, hune, quille, varech. Et une belle compétence en termes de charpente marine, parce que du hollandais, nous tenons le rabot, la varlope et le vilebrequin.
  • Que fut longtemps la Méditerranée ? L’espace du négoce, principalement d’Orient vers l’Occident, animé par les marchands arabes, puis italiens, exprimé par leurs langues, qui se firent l’écho de tous les parlers méditerranéens. Des mots et des choses, on faisait commerce, dans la fluidité des échanges.
  • Prenez-vous du sucre dans votre café ? Les Arabes découvrent cette substance de saveur douce en Inde, où le sanskrit la nomme çârkara ; ils en font leur soukkar, et implantent la culture de la canne à sucre en Sicile et en Andalousie. Par l’Italie, soukkar devient l’italien zuchhero, qui donne l’allemand Zucker, l’anglais sugar, le français sucre. Par l’Andalousie, où sukkar reçoit l’article arabe al, nous obtenons l’espagnol azucar, le portugais açucar. Le voyage du café fut plus simple : les Turcs, qui excellaient dans sa préparation, ont emprunté l’arabe qahwa (qui a donné en Algérie notre caoua !) pour en faire du kahvé, que les Vénitiens ont transformé en caffe et offert à l’Europe. Ecco !
  • Les mots font la route, laquelle peut être courte et européenne : la calèche provient du tchèque kolesa, via l’allemand Kalesche ; la langue allemande a jeté pour nous son filet dans l’Europe centrale. Cette route peut être aussi maritime et mondiale. À l’évidence, l’anglais, qui a sillonné les mers, est le plus grand transporteur de mots. Mais, les termes que le français a empruntés aux idiomes d’Asie, d’Australie, de Polynésie ont transité par lui.
  • Ces mots du monde entier dont notre langue s’est fait l’écho ont traversé les océans avec les ballots de marchandises, sont passés d’une main marchande à une autre : le mot pidgin, dont nous qualifions une langue composite à fonction commerciale, vient de la prononciation chinoise (bigeon) de l’anglais business. Ces mots furent poussés par les vents jusqu’à nos rives. Le chinois t’ai fung (« grand vent ») a été emprunté par l’arabe, qui l’a rapproché du grec typhon (« tourbillon ») pour en faire tûfan (« vent tournant ») ; il est devenu le portugais tifào, adopté par l’anglais sous la forme typhoon, d’où nous avons tiré au XVIᵉ siècle notre typhon.
  • Rassurez-vous, le français n’est pas en reste. Son rayonnement mondial a diffusé des termes qu’il avait lui-même récoltés çà et là. L’italien appartamento, venu se loger dans la langue française au XVIᵉ siècle, s’est ainsi retrouvé, grâce à elle, dans le turc, le persan, le russe, le polonais, le hongrois, le tchèque, l’allemand. Un lotissement international ! Quatre-vingts langues au moins ont reçu des mots en provenance du français, où souvent ils n’avaient fait que passer. Ce sont pour nous des mots émigrés, candidats à l’AME (Amis des mots émigrés).

Mais c’est une autre histoire, beaucoup plus inquiétante. Nous y reviendrons demain. Espérons, sans trop y croire, que les bonnes nouvelles du journal à suivre vous ouvriront grand les portes d’une douce nuit.


Erik Orsenna/Bernard Cerquighlini, « Les mots immigrés ». Ed Stock


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