L’école exclut-elle les pauvres ?

Jean-Paul Delahaye, ancien numéro deux de l’Éducation auprès de Vincent Peillon, lance l’alerte. […]

L’école doit cesser de privilégier les intérêts particuliers des familles favorisées. C’est le message fort lancé par Jean-Paul Delahaye, ancien conseiller spécial et DGESCO (directeur général de l’enseignement scolaire) de Vincent Peillon au ministère de l’Éducation nationale, alors que Pap Ndiaye vient d’en être nommé ministre. […]

Vous évoquez une “lutte des classes” au sein du système éducatif. Qu’entendez-vous par là ?

Regardons les choses en face : les inégalités à l’école ne nuisent pas à tout le monde. Il existe bien un clivage entre les familles dont les enfants réussissent, et qui n’ont donc pas intérêt à ce que le système change, quel que soit leur bord politique, et les parents d’origine modeste, qui auraient au contraire besoin de transformations. Les premiers ont des relais politiques à la différence des seconds.

Cette lutte des classes se traduit par exemple dans le débat sur les rythmes scolaires. En 2017, le ministère de l’Éducation nationale avait adressé un questionnaire aux parents à ce propos. Les couches moyennes et favorisées plébiscitaient la semaine de quatre jours car, le mercredi, leurs enfants sont au poney-club, au conservatoire ou dans une officine de soutien scolaire privée. Quant aux familles populaires, elles affichaient une nette préférence pour la semaine de quatre jours et demi.

Au lieu d’écouter ces dernières, on a le plus souvent privilégié l’intérêt particulier sur l’intérêt général. […]

L’école n’est donc pas faite pour les pauvres ?

Nous sommes un pays où les élèves d’origine modeste restent encore trop souvent à leur place. […] Aujourd’hui, tout le monde ne passe pas le même bac.

Environ 75 % des enfants de cadres et d’enseignants s’orientent vers la voie générale, quand 70 % des enfants d’ouvriers atterrissent en filière technologique ou professionnelle. Quant aux moyens alloués aux politiques d’éducation prioritaire, ils sont insuffisants. […]

Le budget de l’Éducation nationale reste-t-il le nerf de la guerre ?

Ce n’est pas le seul levier, mais c’est vrai que la discrimination positive n’est pas à la hauteur des enjeux. […]

Vous êtes vous-même un enfant de pauvres. Quel est l’impact des conditions de vie sur les apprentissages ?

Entre les pauvres de ma jeunesse et ceux d’aujourd’hui, la situation a évolué. Mais il y a des invariants qu’on retrouve à soixante ans de distance. Les élèves qui ont des parents pauvres ne peuvent pas entrer sereinement dans les apprentissages, compte tenu des difficultés qu’ils rencontrent, à s’alimenter notamment.

Aujourd’hui, des médecins de l’Éducation nationale signalent des cas de maigreur. De même qu’on ne peut pas travailler dans de bonnes conditions quand on vit dans un appartement minuscule, insalubre, voire en hôtel social. […]

La méconnaissance de ce que vivent les familles populaires chez certains responsables politiques constitue-t-elle un obstacle au changement ?

Quand un pays est gouverné par des gens qui n’ont jamais vu un pauvre de près, c’est un problème. Une partie d’entre eux n’a pas été scolarisée avec les enfants du peuple car leur famille a pris soin de les « protéger ». L’affligeante polémique sur l’allocation de rentrée scolaire témoigne d’une profonde ignorance de ce que vivent ces familles qui ne partent jamais en vacances, qui ne vont pas au théâtre ou ailleurs. On leur a reproché d’en avoir profité pour acheter des téléviseurs. Non seulement ça reste à prouver, mais comment oser porter un tel jugement ? […]

Votre mère est très présente dans votre livre. Est-elle une composante essentielle de votre parcours ?

Je ne suis pas parti de rien (cette formule m’insupporte) mais de ma mère. C’est elle qui a tenu à ce que je continue le latin que j’avais commencé en sixième quand nous avons déménagé. Il n’y en avait pas dans le collège de secteur, donc elle m’a inscrit comme interne au lycée d’Abbeville. Quand on est pauvre, ce n’est pas simple d’arriver dans un établissement de bourgeois. Un conflit de loyauté s’installe nécessairement. Il y a la peur de trahir sa famille, d’oublier son milieu d’origine, de « faire le fier » comme on disait chez moi.

 J’ai eu la chance que ma mère m’autorise à sortir de mon milieu. Ce sont ses sacrifices à elle, qui a quitté l’école à 12 ans, qui m’ont permis d’arriver là. Et moi-même, je me suis autorisé à quitter mon milieu sans jamais oublier d’où je venais. Ce n’est pas parce que je suis une exception que je pense que les autres auraient pu faire pareil s’ils avaient travaillé.

Une « exception consolante », dites-vous. D’où vient cette expression ?

La formule vient de Ferdinand Buisson, le collaborateur de Jules Ferry, qui a accompagné et encadré la réforme sur l’école primaire, gratuite, obligatoire et laïque. […]

Dans les lycées de la fin du XIXe siècle, on laissait entrer quelques boursiers, qualifiés de façon un peu ironique d’« exceptions consolantes ». C’était une manière de se consoler de toutes les injustices sociales. Moi, je suis une exception inconsolable qui refuse de servir d’alibi dans une société au sein de laquelle rien ne change.

Le philosophe Alain a une autre belle formule. Pour lui, les pouvoirs politiques ne devaient pas se contenter de mettre en avant « quelques rois nés du peuple pour donner un air de justice à l’inégalité ».

Votre propos met à mal le discours méritocratique…

Je n’ai pas de problème personnel avec la notion de mérite : pour réussir à l’école, faire ses devoirs, apprendre ses leçons, il faut travailler. Mais ériger toutes les réussites en résultat d’un mérite est un contresens absolu… et, pour certains, de la mauvaise foi. […]

Qu’attendez-vous de la nomination de Pap Ndiaye ?

On dit de cet universitaire reconnu, engagé, qu’il a aussi beaucoup de qualités d’écoute. Donc je lui souhaite la bienvenue dans ce ministère. Et j’espère qu’il prendra la mesure des grands chantiers, à commencer par la lutte contre les inégalités scolaires. […]


Marion Rousset. Télérama Web. Source (extraits)