Il reste…

… la Covid est partie pour cette session, il reste des paroles, des intentions, des positions, bien des mensonges, des inventions de toutes pièces et peut-être une once de vérité bien caché.

« De toute façon, le Covid, on sait très bien que c’est un coup des Chinois qui veulent réduire la population mondiale » par une jeune femme à une manif anti-pass sanitaire.

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J’ai toujours un peu de tendresse pour les théories du complot. D’une part, parce qu’elles partent toutes d’un bon réflexe : la remise en question de la vérité médiatique ou institutionnelle, donc la mise en pratique de l’esprit critique. Ne pas prendre pour argent comptant ce que radote David Pujadas me semble plutôt sain. Ne pas croire sur parole George W. Bush ne me semble pas déconnant.

L’histoire est truffée de complots en tout genre, de fake news colportées par l’exécutif, d’attentats sous faux drapeaux. Donc il y a quelques bonnes raisons de douter des paroles officielles. Est-ce une raison pour accorder toute sa confiance à NouvelOrdreMondialdu78 qui a posté une vidéo intitulée « Virus, l’incroyable vérité !!!! » ? Malheureusement, très souvent, les partisans du doute sont les personnes qui doutent le moins (1).

La crise du Covid a été un sommet dans la propagation de thèses en tout genre. Les débats sur la chloroquine ont enflammé les groupes Facebook alors que rares sont les personnes qui avaient entendu parler de ce médicament quelques jours auparavant. La faute à une tendance bien connue des spécialistes des comportements humains. Dès que l’on s’intéresse à un sujet, on a tendance à rapidement surestimer notre compréhension dudit sujet. Ce phénomène est un biais cognitif qui s’apparente à un effet de surconfiance. Souvent, on finit par s’autoriser à avoir un avis définitif, en oubliant qu’on a les compétences d’une truite en pelote basque (2).

À la suite de la sortie du film Hold-Up, présentant l’apparition du Coronavirus comme une manipulation mondiale, cette théorie a connu un grand succès. « C’est évident que tout a été pensé pour mettre à terre l’économie mondiale et la faire reprendre de zéro. » La moindre remise en question de cette thèse était suspecte. « Vous êtes un mouton du système », répondent encore en choeur les complotistes bêlants.

De la même manière, la popularité de Didier Raoult a suivi la courbe des messages d’insultes que je recevais dès que j’osais le mentionner à l’antenne. « C’est une star internationale dans le domaine donc il a forcément raison », me répétait-on alors que toutes ses études étaient dénoncées les unes après les autres par ses pairs. « C’est parce qu’ils veulent le faire taire. Il dérange. » Il était perçu comme un chevalier solitaire qui défie l’ordre établi. Un rebelle, un résistant, un mélange entre Raymond Aubrac et un punk à chiens.

Dans ce type de raisonnements, les phrases débutent souvent par « Tout le monde sait bien que… », « mais enfin, écoutez ce qui se dit… ». Ce genre d’appel à la popularité tente ainsi d’éviter le débat. Ces phrases laissent entendre qu’une majorité de gens est d’accord avec nous, donc que nos théories sont valides. Ce procédé sert souvent à justifier tout et n’importe quoi.

On le retrouve également en politique ou dans les médias. « Si (Arthur, Hanouna, etc.) fait de l’audience, c’est qu’il doit avoir du talent. » Pour l’instant, et malgré les progrès de la recherche, les preuves manquent toujours à l’appel.

Il est d’ailleurs amusant que ce genre de construction argumentative marche à l’exact inverse. Si une personne énonce une théorie contre la quasi-totalité de l’opinion publique, elle convoquera bien souvent Galilée pour dire qu’il a été brûlé pour avoir démontré que la Terre tourne autour du Soleil.

Outre le fait que l’on doit cette découverte davantage à Copernic et que Galilée n’a jamais été brûlé, il est souvent nécessaire de rappeler qu’être un des seuls à énoncer quelque chose n’est pas forcément signe d’une plus grande lucidité. Sinon, mon beau-frère, qui est convaincu de soigner ses verrues plantaires avec de l’huile de vidange, est à coup sûr le nouveau Pasteur.

Dans le même temps, le célèbre « Oui mais quand même, il n’y a pas de fumée sans feu » est malheureusement toujours autant à la mode. Car, parfois, c’est le cas. Il y a de la fumée sans feu. Ou plus exactement, de l’enfumage. Un empilement de fausses études, de documents truqués ou de prises de position aléatoires, ne garantit pas la validité d’une théorie.

De la même manière, un mensonge répété mille fois ne devient pas pour autant une vérité. Car toute crise ou événement dramatique charrie quasi instantanément son lot d’explications absurdes. « Comme par hasard, le jour ou Macron doit parler, Notre-Dame brûle… C’est sûr que c’est un coup monté », m’a-t-on assuré juste avant qu’une autre personne ne me dise : « C’est certain que c’est un coup des gilets jaunes pour nuire à Macron. »

Le 11 septembre 2001 a sans doute été un accélérateur de cette tendance.

Coup monté par la CIA, destruction programmée, évacuations des juifs juste avant l’impact, aucun avion ne s’est écrasé contre le Pentagone… C’est tout juste si certains n’affirmaient pas que les tours jumelles étaient encore debout. « Les Américains avaient besoin d’un prétexte pour envahir l’Afghanistan », me dit-on encore régulièrement.

Comme si les Américains avaient besoin d’un quelconque prétexte pour envahir un pays. Comme s’ils n’avaient déjà pas inventé des raisons bidon (3) pour le faire. Comme si l’histoire de leur pays ne se résumait pas à s’imposer par la force, parfois même en prétextant apporter la démocratie à coups de F-16.

Le succès de ces théories est majoritairement dû au fait qu’elles cherchent à séduire plutôt qu’à convaincre.

Elles donnent des explications simples à des phénomènes complexes, réduisent à quelques facteurs une origine souvent chaotique. Elles surfent sur les fantasmes de l’ennemi intérieur, de la menace. Jamais une théorie complotiste n’a été fondée sur une idée de société secrète qui se réunirait pour faire le bien des gens. Jamais n’a été imaginée une assemblée de lézards humanoïdes qui comploterait dans le secret pour des augmentations de salaire ou du rab de frites à la cantine.

La théorie complotiste désigne toujours des coupables. « C’est la faute de… » À compléter par juif, homosexuel, franc-maçon… Car c’est toujours plaisant d’imaginer qu’on nous ment. Que nos problèmes sont dus à des gens qui manigancent en cachette pour nous pourrir la vie. Sauf qu’il n’y a qu’à allumer la télé pour comprendre que pour nous pourrir la vie, aucun homme politique ne se cache. Souvent même, ils en sont fiers.

Il n’empêche que certaines coïncidences peuvent bien sûr nous paraître troublantes. Souvent, elles s’expliquent par le simple jeu des probabilités. Par exemple, sur un groupe de 23 personnes, il existe 50 % de chances que deux personnes soient nées le même jour de l’année. C’est une donnée mathématique contre-intuitive. Et pourtant bien réelle. « C’est incroyable, j’ai rêvé que ma grand-mère allait s’acheter un pull rouge. Et je vais la voir le lendemain, elle avait un nouveau pull rouge » cela paraît fou. Sauf si on prend en compte le nombre de rêves que l’on fait et les probabilités que l’un d’eux semble se concrétiser.

Il faudrait toujours avoir dans notre tête un rasoir d’Ockham, du nom d’un philosophe anglais du XIVe siècle. Ce procédé consiste à privilégier dans un premier temps l’étude des hypothèses les plus simples.

Par exemple, si je laisse une gamelle de croquettes dans une pièce avec mon chien, et qu’à mon retour les croquettes ont disparu, privilégier l’hypothèse que mon chien ait mangé les croquettes, plutôt que d’imaginer un extraterrestre mutant manipulé par Bilderberg venu subtiliser les croquettes dans le seul et unique but de faire mourir mon chien afin de me rendre triste donc inopérant pour mener la révolution prolétarienne.

Il en va de même lorsqu’une personnalité agit d’une manière stupide et incohérente qui laisserait penser à une tactique pour arriver à des fins cachées. « Toujours préférer l’hypothèse de la connerie à celle du complot. La connerie est courante. Le complot demande un esprit rare », disait Michel Rocard.


Guillaume Meurice « Les Vraies Gens » Ed J.C. Lattès


  1. « Ce n’est pas le doute mais la certitude qui rend fou », disait Nietzsche, qui a fini complètement fou.
  2. C’est ce qui me guette si je continue à jouer au docteur en psychologie cognitive.
  3. Coeur avec des armes de destruction massive.