Etre à la bourre

Expression

Ces mots sont de, plus en plus fréquents dans la bouche de nos contemporains pour qui le temps est toujours compté. Il est difficile de retracer l’origine exacte de cette expression que les textes ignorent. Pour ma part, je la crois tirée du jeu de cartes populaire appelé la bourre.

La bourre, à présent passée de mode, mais très en faveur à la campagne il y a trente et cinquante ans, se joue à deux, à trois ou à quatre, chacun pour soi, avec cinq cartes par joueur. L’ordre de valeur y est : roi, dame, valet, as, etc. Chacun mise une somme égale, décidée en commun, laquelle est partagée en fin de tour selon le nombre de levées que chacun a faites. Le joueur qui n’a pas fait un seul pli est « bourru », il doit mettre sur le tapis le double de la somme qui vient d’être partagée par ses adversaires. Il peut y avoir plusieurs perdants, plusieurs fois consécutives, et le pot atteint alors une certaine importance.

Si la malchance, ou la maladresse, persiste chez quelqu’un, il peut perdre un joli pécule dans la même soirée. C’est alors qu’il est véritablement « à la bourre » probablement parce qu’il se retrouve « plumé », comme un pigeon auquel il ne reste que le duvet !

L’expression du parler parisien être en pleine bourre (en pleine forme) me paraît sans rapport. « Bourrer » par évolution argotique du sens très ancien (XIVᵉ siècle) de maltraiter, a voulu dire « lutter, se concurrencer », qui ont donné la « bourre » au sens d’énergie et d’acharnement.

Ce qui me fait douter de l’origine purement « parisienne » d’être à la bourre, c’est que la locution existe aussi en occitan, liée au contexte du jeu : es a la bora (il est à la bourre) s’applique également par plaisanterie à d’autres jeux, tels que la belote, lorsqu’une

équipe est très en retard dans le compte des points. Il semble que de cette idée d’être « à la traîne » on est passé à la notion générale de retard, un peu comme « être capot » s’est appliqué à toutes sortes de défaites.


Claude Duneton « La puce à l’oreille »


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