Nucléaires, oui mais !

Des poubelles nucléaires françaises aussi vérolées que les réacteurs d’EDF

Constat de l’Autorité de sûreté : corrosion dans les usines de retraitement, trop-plein de plutonium et « manque d’anticipation » des pouvoirs publics.

Empêtrés dans les problèmes de corrosion qui grignotent les tuyauteries des réacteurs nucléaires, l’État et EDF doivent également faire face à de méchantes attaques de rouille rongeant les installations de retraitement des déchets atomiques des usines à la Hague (Manche). Avec, à terme, une riante perspective de débordement de ces merveilles radioactives !

Voilà plus de sept ans que les ingénieurs d’Orano, l’entreprise publique qui retraite ces détritus ionisants, et les experts de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) ont mis au jour ce problème. Les évaporateurs (de gros engins destinés à concentrer les résidus) se sont corrodés d’une façon « beaucoup plus importante que prévu, et qui s’est accélérée », comme l’a expliqué le patron de l’ASN, Bernard Doroszczuk, le 17 mai devant des parlementaires.

Évaporateur évaporé

Depuis 2015, Orano n’a pas fait grand-chose pour accélérer le remplacement des pièces défectueuses, conçues pour durer trente ans. Le chantier ne sera achevé qu’à l’été 2023, soit… trente ans pile-poil après la mise en service des installations. Résultat de cette course de lenteur : l’un des trois évaporateurs de l’une des usines de la Hague a dû être définitivement débranché (en urgence) à l’automne 2021. « Il n’y a plus de marge », se lamente aujourd’hui le grand chef de l’ASN. En clair ? Si la rouille continue sa progression, il faudra arrêter l’usine sur-le-champ et laisser les déchets radioactifs s’entasser à la Hague…

De quoi déclencher une sacrée réaction en chaîne d’emmerdements. « C’est une fragilité systémique (…). Si un maillon est à l’arrêt, tout s’arrête », a prévenu Doroszczuk. En effet, les piscines de la Hague, qui accueillent les déchets en attente de retraitement (l’eau limite les radiations), fonctionnent déjà en flux tendu. En cas de panne durable, EDF pourrait donc être obligé de mettre des réacteurs supplémentaires au repos.

Pour faire face aux imprévus, l’électricien a, certes, programmé la construction d’une immense piscine bunkérisée et centralisée destinée à « durer cent ans ». Cependant (c’est ballot !), cette merveille technologique ne sera prête qu’en 2034, alors que les vieilles piscines existantes afficheront complet dès 2030. Cette date était pourtant « connue depuis 2010 », s’est ému le patron de l’ASN, pointant « un défaut d’anticipation » des pouvoirs publics et «des solutions [qui] ont traîné ». Faute de mieux, Orano va donc « tasser » encore un peu plus le contenu de ses poubelles atomiques. En croisant les doigts pour que rien ne déborde…

Autre bombe à retardement, le plutonium. Ce poison hyper-radioactif est extrait des déchets nucléaires à la Hague, puis envoyé à Marcoule (Gard), où une autre usine Orano le purifie et le mélange à de l’uranium pour en faire du MOX, le « carburant » qui alimente certaines centrales. Là aussi, la thrombose menace : vieillot, le site de Marcoule ne tourne qu’à la moitié de sa capacité et recrache une quantité phénoménale de rebuts plutonifères qu’il faut ensuite… réexpédier à la Hague, retraiter de nouveau et refaire partir à Marcoule ! Des allers-retours dignes des Shadoks pour cette mixture ultratoxique ! En avril, la cote d’alerte des stocks à la Hague était si proche que l’ASN a dû autoriser « en urgence » Orano à augmenter la capacité de ses magasins de déchets de plutonium…

C’est la faute à de Gaulle…

Si l’Hexagone est l’un des rares pays au monde à retraiter ses déchets nucléaires, c’est que, dans les années 60, la France gaullienne entendait sécuriser ses approvisionnements en plutonium, indispensable à la fabrication des bombes H. Aujourd’hui, les stocks de plutonium sont largement suffisants, et, depuis plus de quinze ans, les gouvernements successifs hésitent : faut-il, à terme, fermer la Hague et Marcoule ? ou claquer des milliards pour les rénover ?

Emmanuel Macron, qui rêve de relancer le nucléaire en construisant huit EPR d’ici à 2035, n’a toujours pas tranché le débat. Bernard Doroszczuk s’est fendu d’un avertissement sans frais : « On ne peut pas se lancer dans un nouveau programme nucléaire sans avoir réglé ce problème. » A bon entendeur…


Hervé Liffran. Le Canard Enchainé.01/06/2022


2 réflexions sur “Nucléaires, oui mais !

  1. bernarddominik 08/06/2022 / 19:21

    Oui le choix du plutonium est bien du au lobby de la dissuasion nucléaire. Il existe d’autres procédés moins toxiques comme le thorium. Mais même la Chine l’a abandonné pour fabriquer ses bombinettes. Ils vont pourrir notre planète pour une arme dont personne ne veut ni ne peut se servir.
    Un monde fou fou fou?

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