Catastrophe à Paris…

… « affaire » d’État en Égypte !

Visite de l’Acropole, promenade dans le musée national archéologique, tournée sur l’île d’Egine… L’escapade grecque était programmée du 25 au 30 mai. Pour ce « voyage d’exception » proposé à ses lecteurs moyennant 3 700 euros par personne, « Le Figaro » avait convié cinq conférenciers de renom.

Au premier rang ?

Jean-Luc Martinez, notre ambassadeur de la coopération internationale dans le domaine du patrimoine. Néanmoins, patatras ! l’ancien directeur du Louvre, placé en garde à vue deux jours avant le départ, a dû déclarer forfait. La faute de Toutankhamon…

Comme l’a raconté « Le Canard » (25/5), Jean-Luc Martinez est soupçonné par la justice d’avoir fermé les yeux sur la provenance d’antiquités égyptiennes volées, achetées par le Louvre Abu Dhabi en 2016 pour une cinquantaine de millions d’euros. Un exploit qui lui a valu une mise en examen pour « blanchiment et complicité d’escroquerie en bande organisée ».

Momie soit qui mal y pense

Stupeur à l’Élysée, qui a découvert l’affaire en lisant « Le Canard », et tremblements au ministère de la Culture et au Quai d’Orsay. Rue de Valois, la nouvelle ministre, Rima Abdul-Malak, a demandé à la direction des musées de France d’exhumer fissa les dossiers des sept œuvres volées. L’agence France Muséums, au sein de laquelle siégeait Jean-Luc Martinez, avait, en effet, donné le feu vert à son partenaire émirati pour les précieuses acquisitions.

Au ministère des Affaires étrangères, on hésite sur le sort qu’il convient de réserver à l’ambassadeur mis en examen. Ce titre ronflant, en effet, lui avait été octroyé par Emmanuel Macron, en guise de lot de consolation après sa non-reconduction à la tête du Louvre en 2021. Il s’agissait aussi d’un geste d’amitié envers Abu Dhabi, qui entretient les meilleurs rapports avec Martinez.

Pyramide de chaos

Depuis que l’affaire a éclaté, les Émirats, gros clients des marchands de canons français, sont plutôt discrets. Ils se sont certes portés partie civile, mais « ils ne se sont pas retournés contre les vendeurs pour obtenir un dédommagement et à aucun moment ils n’évoquent la restitution des œuvres à l’Égypte », s’étonne un fin connaisseur du dossier.

Au Caire, en revanche, c’est le chaos. « La mise en examen de Jean-Luc Martinez a pris des allures d’affaire d’Etat », témoigne un égyptologue en poste là-bas. L’enjeu : reprendre le maximum de trésors pour garnir le Grand Musée égyptien à 1 milliard de dollars qui ouvrira cet automne au pied des pyramides de Gizeh. Un bon moyen de faire revenir les touristes, aux abonnés absents depuis les troubles du printemps arabe et la radicalisation d’un régime qui emprisonne à tour de bras.

En octobre 2019, l’Égypte a récupéré un sarcophage doré acheté par le Metropolitan Museum de New York pour 3,5 millions d’euros en 2017, alors qu’il avait été dérobé six ans plus tôt. Ce 30 mai, deux enquêteurs de l’Office central de lutte contre le trafic de biens culturels (OCBC) ont atterri à New York dans l’espoir de rapatrier à Paris (pour les restituer au Caire) quatre antiquités égyptiennes, refilées au MET par des marchands d’art français.

Mieux vaut, ces temps-ci, ne pas jouer les anti-Caire.


Article signé des initiales O. B.-K. et C. L. Le Canard Enchainé. 01/06/2022


L’affaire vue par Télérama N°3777 du 01/06/2022

Trafic pharaonique

Les révélations se succèdent, et sidèrent : trois ans après le démantèlement d’un trafic international d’objets d’art et d’antiquités (dix-neuf mille pièces saisies), de nouvelles ramifications sont mises au jour, impliquant maisons de ventes aux enchères, experts et musées parmi les plus réputés au monde, pour un total de 56 millions d’euros.

L’ex-président du Louvre, Jean-Luc Martinez, est lui-même mis en examen, en tant qu’ancien directeur du conseil scientifique de France-Muséums.

En cause : l’achat, par cette agence en charge de la création des collections du Louvre Abu Dhabi, d’une stèle égyptienne peut-être issue d’un pillage.

Sans présager des suites judiciaires, l’histoire nous enseigne qu’en dépit d’une convention de l’Unesco vieille d’un demi-siècle (le trafic n’est pas nouveau) et d’une prise de conscience aiguë des ravages de ce commerce illicite (outre le préjudice qu’il fait subir aux peuples dépossédés, il sert souvent à financer des réseaux terroristes), les ventes continuent. Et même augmentent.

Elles s’épanouissent dans des contextes d’instabilité politique ou de guerres civiles qui se sont multipliées ces dix dernières années (Syrie, Libye, Afghanistan, Mali, Yémen, Irak…) Et si elles sont le fait d’organisations criminelles, elles le sont aussi de civils, en quête de revenus.

En face, la demande est forte, les faux certificats pullulent et le marché profite du Web, où, en dépit de mesures prises notamment par Facebook ou eBay, il est impossible de contrôler toutes les transactions…

Un phénomène tel qu’il atteint donc les plus grands musées (le Met de New York n’est pas épargné), les obligeant à revoir sérieusement leur politique d’acquisition. Défi historique, autant éthique que scientifique


Valérie Lehoux. Télérama


Laisser un commentaire