Réaction primaire

« L’école, de notre temps, c’était mieux ! Aujourd’hui, c’est n’importe quoi. Le niveau baisse… » par un vieux monsieur sur un marché du XIIᵉ arrondissement.

L’école attise les passions. Tout le monde a un avis sur son fonctionnement, puisque presque tout le monde y est allé. « Aujourd’hui, on n’enseigne plus rien aux gosses. De mon temps, on apprenait à compter, à lire, la conjugaison, la grammaire. » Lorsque vous entendez ce type de discours, demandez à votre interlocuteur ce qu’est un complément circonstanciel de temps. Laissez-le bafouiller comme un écolier pris sur le fait. Rappelez-lui que c’est au programme en primaire.

Enchaînez en lui demandant quelles armées se battaient à Marignan en 1515, voire où se situe Marignan. Allergique au malaise, s’abstenir. C’est un grand classique. Il est facile d’être conciliant avec soi-même et de se sentir correctement instruit, vu que l’on juge avec son propre niveau d’instruction.

« Nous, on était éduqués à la dure, et on n’en est pas morts. »

Souvent, ces gens regrettent aussi une forme d’autorité. Comme si l’école servait à dresser. Comme si l’ambition de l’instruction publique était de nous brimer et non de nous faire grandir par l’apprentissage et la culture. Comme si elle était seulement là pour nous faire entrer dans les cases, comme une manufacture de produits normés, une machine à broyer les singularités.

L’école qu’ils regrettent est celle de l’apprentissage de la docilité, de la soumission. Celle où l’aspérité était vue comme un défaut. Celle où on devait rentrer dans le rang, se taire devant la parole des professeurs et des curés (qui parfois étaient les mêmes). Bref, courber la tête devant le chef instructeur.

C’est pourquoi aujourd’hui les méthodes pédagogiques sont sans cesse remises en question, jugées trop laxistes par une partie de l’opinion publique. On oublie qu’un humain est un mammifère, et donc qu’il apprend par le jeu, pas par des coups de trique, des fessées ou des menaces d’écouter un album entier de Florent Pagny (1).

On retient plus facilement dans la joie de l’émulation que dans la peur de la sanction. On apprend également beaucoup par imitation. En recopiant, en répétant, comme lorsque apparaît en nous le langage, ce que l’on a entendu. Réflexe que l’on garde sans doute toute sa vie, et qui a comme conséquence de répéter aussi les a priori sur l’école rabâchés par des éditorialistes ignorants ad nauseam (2).

Les programmes scolaires sont également un sujet sensible. Dès que l’on touche à l’orthographe, ça chouine dans tous les sens. « C’est une atteinte grave à notre culture. Vous vous rendez compte ? C’est notre patrimoine. » Comme si l’orthographe était figée dans le temps. Comme si écrire ognon àla place d’oignon mettait en péril des siècles d’Histoire. « C’est un coup de couteau dans notre civilisation », m’a-t-on lancé. Notre civilisation est-elle fragile au point de ne pas résister à une simplification d’un code qui nous permet de retranscrire nos pensées par écrit ?

Habités par le souvenir de leurs tourments face aux accords du participe passé, certains semblent vouloir perpétuer les souffrances, les transmettre comme un fardeau aux générations futures. Une vision quelque peu sado-maso de l’apprentissage. Comme Jules Ferry dans Cinquante nuances de Grey.

La dernière pierre de l’édifice de lieux communs entendus sur l’école est sans doute : « Les profs ne foutent rien, ils ont quatre mois de vacances par an. » Pourquoi les gens qui tiennent ce genre de propos ne tentent-ils pas leur chance ? Le concours est ouvert à tous. Un peu de révisions et à eux la belle vie ! « Oh, non, moi je n’aurais pas la patience de m’occuper des gamins », arguent-ils systématiquement. Le confinement aura au moins la vertu de montrer à ces parents la somme de travail pour instruire un enfant tiraillé entre Les Pyjamasques et la table de 9.

Pendant ce temps, les ministres successifs laissent se détériorer les conditions de travail, pour ensuite rejeter la faute sur le corps enseignant. Méthode classique. Pour noyer son chien, on l’accuse d’avoir la rage.

Pour privatiser un service public, on organise son dysfonctionnement. On ghettoïse les uns pendant qu’on pousse les autres dans le privé. Ainsi, on envoie de jeunes profs face à des élèves en grande difficulté dans des quartiers pauvres, on supprime des postes d’accompagnants d’élèves en situation de handicap.

Mais on continue d’écrire le mot ÉGALITÉ au fronton des établissements scolaires. Bref, la lutte des classes commence dans les classes.


Guillaume Meurice – Recueil « Les Vraies Gens »


  1. J’ajoute que la torture est interdite.
  2. « Oh tiens, du latin ! Moi quand j’étais jeune j’en avais huit heures par semaine et j’en suis pas mort ! »

Une réflexion sur “Réaction primaire

  1. anne35blog 06/06/2022 / 11:57

    J’habite Saint-Nazaire ou Cohn-Bendit a ouvert un lycée expérimental, les jeunes en sortent épanouis c’est rare ailleurs ….. J’approuve cet article .