Ces mots immigrés – 9

Sixième soirée : Français vs Anglais, une Manche chacun…

Ces chères téléspectatrices, mes chers téléspectateurs, au XVIᵉ siècle, la langue française s’était joyeusement italianisée, nous l’avons vu hier (Voir aussi); au XVIIᵉ, elle s’est… francisée. Comme si, après avoir grandement avalé de mots étrangers, il lui fallait digérer.

Au lieu d’emprunter, on se préoccupa de purifier la langue. L’Académie française est fondée en 1635, et chargée de « donner des règles certaines à notre langue pour la rendre pure, éloquente et capable de traiter les arts et les sciences ».

Pour ce faire, elle va travailler à un dictionnaire du français « correct ». Bientôt fourmillent les grammairiens ! Vaugelas, suivi d’une cohorte d’imitateurs et de commentateurs, établit les règles du « bon usage ». Mais à la suite de quelques décennies de passion pour les règles, l’envie de nouveauté revient. On la sent chez Molière, attentif aux parlers des paysans, des servantes, des Précieuses, d’un pseudo-Grand Turc…

C’est vers 1715, 1720, après la mort de Louis XIV, que le français recommence à s’ouvrir. Si le cœur des femmes et des hommes de ce siècle des Lumières continue à aimer l’Italie, leur raison se tourne vers un pays qui illustre leurs aspirations : l’Angleterre.

Commence une anglomanie qui, depuis, n’a jamais cessé. Qu’est-ce que l’Angleterre, pour les Français de Louis XV ?

D’abord, une terre de liberté, un modèle politique. C’est pourquoi je vous présente notre invitée de ce soir, Mme Majorité. Hélas, elle n’a pas pu traverser la Manche. Elle va nous parler depuis son domicile qui m’a bien l’air de donner sur le pont de Londres.

On vit paraître sur l’écran une sorte de Marianne rousse, très en colère depuis ce Brexit imbécile qui l’avait séparée de nous. Mme Indigo parvint à la calmer en lui rappelant son glorieux passé. Mme Majorité répondit aussitôt :

  • Eh oui, c’est dans notre île pluvieuse que votre Montesquieu puis votre Rousseau trouvèrent leurs idées les plus fortes. C’est chez nous que Voltaire écrivit ses Lettres philo­sophiques. À l’époque, mon Angleterre était le pays le plus intelligent de la Terre : pas comme aujourd’hui ! Sans moi, sans nous, dit-elle avec une imperceptible moue (très anglaise) de supériorité, vous n’auriez jamais adopté la démocratie parlementaire. De fait, importé par les philosophes, discuté à Paris dans les clubs inventés aussi chez nous, sur les bords de notre Tamise, mis en œuvre plus tard par votre Révolution, tout le vocabulaire politique moderne est d’origine britannique. À commencer par cette majorité (majority), dont je porte le nom. Savez-vous qu’avant ma naissance, c’est pluralité qui exprimait l’opinion du plus grand nombre ? Comment diriger une institution démocratique sans le parlement, ses sessions (avant, on disait séances), son budget, ses motions, ses comités, ses amendements, ses votes (jusque-là on disait votation, comme en Suisse aujourd’hui) ? La Convention, qui gouverna votre France révolutionnaire de septembre 1792 à octobre 1795, fut le triomphe… d’un anglicisme ! Et cela n’a pas cessé : les politiciens parlent avec nos mots anglais quand ils tiennent un meeting, quand ils lancent un slogan, quand ils dénoncent l’impérialisme de nos cousins américains.

C’est alors qu’intervint, sans doute jaloux du temps accordé à d’autres par sa maîtresse, un chat, oui, un tout menu British Shorthair dont les yeux jaunes lançaient des éclairs. Un chat que l’on aurait dit surgi de chez Lewis Carroll, un habitant du pays des merveilles. Un chat très « vénère » ce soir-là. De fureur, cet adorable félin renversa la tasse de thé, inondant les notes de Majorité.

Pour permettre à son invitée de se sécher, Mme Indigo prit le relais :

  • Éprise de liberté, comme vous avez pu le constater, notre amie Majorité aime les voyages (on lui doit le tourisme). À partir des années 1800, elle favorise l’essor du chemin de fer dans son pays, puis dans le nôtre, qui adore immédiatement ce mode de transport si bénéfique à son économie : ballast, rail, tender, wagon, sans oublier l’express, ni le confortable sleeping d’avant-guerre. Mme Majorité, dont la belle santé impressionne, ne peut pas vivre sans bouger. Dès les années 1830, elle fait découvrir aux Français le sport. Un match de boxe, de hockey, de football (corner, goal, penalty). Un tour sur un green, pour un parcours de golf ? Elle donne l’impression de rédiger L’Équipe à elle seule.

Les dégâts de son félin tant bien que mal réparés, Majorité reprit la main :

  • Soyons fair play ! Les choses sont moins simples. Regardez le mot tennis. Vos ancêtres jouaient à la paume. Quand ils servaient, ils annonçaient à leur adversaire : « Tenez », qu’ils prononçaient alors « Ténetse ». Mes ancêtres à moi comprirent tennis et en firent peu à peu un sport spécifique. D’ailleurs, qu’est-ce que le tennis ? Un ping-pong de mots au-dessus de la Manche !
  • Bravo, bravo, reprit Mme Indigo, toute joyeuse. Tennis illustre bien ces perpétuels allers et retours. Les langues n’arrêtent pas d’échanger entre elles. À commencer par le français et l’anglais. La raison ? Une flèche ! Oui, une flèche ! Le 14 octobre 1066, dans la bonne ville d’Hastings, le roi d’Angleterre Harold tentait une nouvelle fois de repousser une armée d’envahisseurs commandés par son voisin de l’autre côté de la mer, Guillaume de Normandie. Lequel était venu accompagné de trop bons archers. La flèche de l’un d’entre eux perça l’œil du pauvre Harold, qui en mourut.
  • Voici comment Guillaume devint « le Conquérant ». Durant des siècles, les Normands gouvernèrent l’Angleterre, où le français, du moins celui qu’on parlait en Normandie, devint langue officielle. Dans cette région, d’où venaient les nouveaux maîtres, on ne disait pas char, mais car (d’où l’anglais car), on n’allait pas à la chasse, mais à la cache (anglais catch), etc. Plus d’un tiers du vocabulaire anglais courant vient de notre côté de la Manche. Court, honour, justice, prince, foreign (vous l’avez reconnu, c’est notre mot forain, l’étranger), etc. Les seigneurs normands savaient manger ; ils ont imposé leurs mets, leurs ustensiles, leurs mots : pork (porc), mutton (mouton), veal (veau), roastbeef (rôti de boeuf), vine (vin), mustard (moutarde), plate (plat), foré (de fourque, normand de fourche), et ainsi de suite. « L’anglais, disait Clemenceau, n’est jamais que du français mal prononcé. »
    • Odieux et méprisant ! grimaça Majorité, approuvée d’un hochement de tête par son chat aux yeux jaunes. Mais je dois reconnaître que c’est vrai ! Le plus drôle est ceci : bien des mots que, par snobisme, certains d’entre vous croient emprunter à la langue anglaise proviennent en fait du français médiéval. Ainsi, le budget était au départ une bougette (une bourse) ; le caddie (qui porte les clubs de golf) n’est qu’un cadet ; flirt vient de fleurette (« conter fleurette ») ; la nurse n’est qu’une nourrice ; le porridge vient de pottage (soupe) ; le sport est issu de desport (divertissement) ; le ticket, c’est un estiquet (petit panneau, étiquette) ; le tunnel, enfin, est une ancienne tonnelle…
    • À ce très enrichissant échange par dessus la Manche a succédé l’invasion de mots américains, cette fois au-dessus d’un océan, l’Atlantique. Faut-il s’en inquiéter ?
  • N’ayez crainte ! Nous répondrons, foi d’Indigo ! Auparavant, bien des langues oubliées, qui ont, elles aussi, nourri le français, réclament la parole. Je m’en ferai demain soir la héraute ! Dormez bien. Et encore merci, Majorité. Nos candidats à la présidentielle rêvent uniquement de vous ! Préalablement, je dois passer la parole pour une annonce officielle.

Et sans transition aucune, on vit paraître sur l’écran, solennel comme jamais, le président de notre Conseil constitutionnel :

Mesdames et messieurs, chères et chers compatriotes, bonsoir ! En premier lieu, je remercie solennellement toutes ces émissions et toute l’équipe qui les a rendues possibles. Grâce à elles, soir après soir, depuis maintenant une semaine, nous faisons et refaisons connaissance avec l’histoire des mots que chaque jour nous employons à la légère, je dirais sans y prendre garde ni soin. Or qu’est-ce qu’une langue, sinon le ciment premier de notre nation ? Et comment décider de l’avenir de cette nation, je veux dire voter, sans avoir pleine conscience de ce ciment ? En conséquence, pour donner à cette belle histoire tout le temps de se dévoiler, décision a été prise de reporter à dimanche prochain le second tour de l’élection présidentielle. Quelle est notre premier bien commun, notre première respublica, si ce n’est notre langue ? Vive la République, vive la France !

Suivit, comme de coutume, le chant bien connu, composé à Strasbourg et pourtant baptisé Marseillaise.


Erik Orsenna/Bernard Cerquighlini, « Les mots immigrés ». Ed Stock


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