Ces terres rares chinoises

… avec elles, la Chine transforme et détient une grande partie des entreprises de technologies high-tech du monde, par les « coucougnettes ». MC

Les dirigeants chinois savent rire.

Le 20 mai 2019, le président, Xi Jinping, se rend à Ganzhou, ville de 8 millions d’habitants dans le sud du pays. La capitale du Jiangxi est le centre mondial des terres rares. Notre excellent personnage a rendez-vous dans une usine de la Jiangxi Jinli Permanent Magnet Technology Co., Ltd., l’un des six mastodontes chinois de ce secteur-clé de l’économie planétaire.

Une usine qui invente chaque jour ou presque de nouveaux aimants magiques, électromagnétiques, bourrés de métaux rares comme le néodyme, essentiel aux voitures électriques.

L’Illustre n’est pas là par hasard : la veille, Google a annoncé qu’il ne fournirait plus à Huawei son système d’exploitation Android. Le géant chinois se voit privé d’une technologie essentielle à ses portables. C’est un coup (de plus) du père Trump, qui a décidé une guerre rampante contre l’autre superpuissance.

Le 25 mai, Le Quotidien du peuple, porte-parole de Pékin, écrit : «Les États-Unis produisent de l’électronique grand public et des équipements militaires dépendant fortement des terres rares chinoises. » Ajoutant qu’ils «ne devraient pas sous-estimer la capacité de la Chine à sauvegarder ses intérêts économiques et sa volonté de développement ». Le 29, le rédacteur en chef d’une autre feuille en ligne, aux ordres elle aussi, dénonce directement ces « cinglés d’Américains », et déclare : « Si l’Amérique continue à s’attaquer aux chaînes d’approvisionnement de compagnies comme Huawei, la Chine limitera ses exportations de terres rares ». Et ce sera la (grande) merde, car quantité de joujoux, y compris militaires – le guidage des missiles, par exemple -, dépendent desterres rares chinoises.

Y compris les bagnoles électriques, sur lesquelles nous nous jetons comme de menus crétins? Y compris. La Chine produit 85 % (certains estiment que c’est plus) des terres rares consommées dans le monde.

L’explication en est presque simple : la structure totalitaire du pouvoir chinois permet l’exercice d’une sorte de colbertisme à l’échelle 100, ou bien plutôt 1000.

Dès 1976, dès la mort de Mao, la priorité est donnée à l’industrie, et à la technologie. Des plans quinquennaux déversent des ressources matérielles et humaines colossales sur des industries de pointe. Les bureaucrates au pouvoir savent ce qu’ils font.

Les nouveaux prolos chinois, venus des zones rurales, sont taillables et corvéables à merci. Ils sont rapides, efficaces, très peu coûteux, et la taille du marché intérieur autorise des économies d’échelle impossibles en Europe.

En deux décennies, la délocalisation d’industries parfois essentielles détruit l’emploi ici, transformant d’anciens paysans en esclaves de « l’atelier du monde », comme on a longtemps appelé la Chine.

Largement assoupi, l’Occident accepte de confier à la Chine le soin de produire ce qui se révèle pourtant une clé de l’indépendance : les terres rares.

Les mines d’où elles sont extraites sont des enfers écologiques, car ces minerais sont piégés dans des gisements d’autres métaux. En broyant 1 tonne de matière, on n’obtient souvent que quelques grammes de terres rares. L’exemple du lutécium est limpide : pour en réunir 1 kg, il faut d’abord le sortir d’une gangue de 1 200 tonnes d’autres roches. Et il faut pour cela de très nombreuses opérations qui utilisent quantité d’eau et de produits chimiques.

On considère que 1 tonne de terres rares demande 200 tonnes d’eau, qui finit souvent radioactive, car les roches peuvent l’être, à des concentrations diverses. Et pas question de chipoter, car les applications industrielles demandent des niveaux de pureté du métal rare stupéfiants, jusqu’à 99,9999 % !

Faut ce qu’il faut : la ville de Baotou, la plus grande de la Mongolie-Intérieure, région autonome chinoise, reçoit en direct les terres rares extraites dans la mine de Bayan Obo, 100 km au nord. Et comme le pouvoir n’a de comptes à rendre qu’à lui-même, il a transformé une dépression située à quelques kilomètres du centre en un lac des horreurs, où l’on balance tout. Les conséquences sanitaires sont (seraient, car toute étude sincère est impossible) une vraie catastrophe.

Au fait, rares ou pas ? Pas.

Il y a des terres rares partout, jusqu’en France. Et surtout en Bretagne. Le gisement d’europium, de dysprosium et de terbium de Grand-Fougeray (Ille-et-Vilaine) est fort bien connu, comme ceux de Corlay (Côtes-d’Armor) ou de Châteauneuf-du-Faou (Finistère). Mais, comme on l’écrit désormais dans les rapports officiels, l’acceptabilité sociale n’est pas au rendez-vous. On veut des portables et des bagnoles électriques, mais sans se taper des décennies de pollutions atroces.

Hé, les zécolos, c’est donc ça, le monde que vous voulez ?

Mais la Chine, on le sait, ne se contente pas de pourrir ses eaux, ses nappes phréatiques et ses peuples. Elle exporte sa merde. Pour mieux comprendre encore ce qu’elle est devenue, un détour s’impose en direction de l’Afrique, où le régime de Pékin réussit sans susciter aucune opposition chez nous ce que la Françafrique de papa Foccart avait seulement fantasmé.

Attention, il va falloir suivre le mouvement. D’abord, plusieurs pays subsahariens disposent de grandes réserves de terres rares, comme la Namibie, l’Afrique du Sud, le Kenya, Madagascar, le Malawi, le Mozambique, la Tanzanie, la Zambie ou le Burundi. Cela n’a rien à voir, comme on va le constater, mais la Chine est en train de créer une forme d’obligation étatique un peu partout. Elle construit massivement en Afrique, mais en échange, elle peut espérer des retours sur investissement décisifs pour son avenir de superpuissance.

Entre 2003 et 2019, les investissements chinois directs sont passés de 75 millions de dollars à 2,9 milliards(1). La valeur nominale des échanges commerciaux entre la Chine et l’Afrique est passée de 175 milliards de dollars en 2018 à 192 en 2019. Et ça continue.

Faut-il réellement un dessin ? La Chine construit des routes, des raffineries, des usines automobiles, des ports, des villes. Et tient par les coucougnettes des classes politiques corrompues, adeptes de la kleptocratie depuis des lustres.

En clair, le choix de la bagnole électrique donne quitus à une organisation du monde qui finira par disloquer les sociétés humaines. Il est drôle, dans un genre singulier, que cette question centrale, à la fois politique, économique, écologique et morale, suscite aussi peu d’intérêt. Mais peut-être s’agit-il d’un symptôme de plus ? Le symptôme des grands délirants qui préfèrent le tombeau à la remise en cause.

L’une des supériorités évidentes de la bureaucratie chinoise, c’est sa capacité (liée à sa stabilité) à voir loin.

En 1992, Deng Xiaoping va avoir 88 ans, mais il reste vaillant. On le sait, il est à l’origine de la folie industrialiste qui s’est emparée de la Chine après 1978. Mais en 1992, outre qu’il est vieux, il est en disgrâce, car son rôle dans les émeutes de la place Tian’anmen l’isole dans l’appareil du parti.

Sa dernière conviction est la plus solide : il faut poursuivre « l’ouverture économique », rattraper puis dépasser l’Occident. En cette année 1992, il décide un ultime voyage, vers le sud de son pays. C’est là, aux confins de l’Asie du Sud-Est, qu’il a créé dans les années 1980 ces zones économiques spéciales qui ont assuré le « décollage » chinois.

Il est dans les toutes dernières aimées de sa vie, mais il voit clair et loin. Il lance notamment cette phrase qui en dit long, vieille de près de trente ans(2) : « Alors que le Moyen-Orient a le pétrole, la Chine a les terres rares. » Il faut vingt-cinq ans entre le projet d’une mine et une exploitation industrielle. La bagnole électrique nous passe la corde autour du cou.


Fabrice Nicolino. Charlie Hebdo N° Spécial. 01/06/2022


  1. sais-cari.org/chinese-investment-in-africa
  2. asia.nikkei.com/Spotlight/Comment/China-worries-over-rare-earth-supply-disruption-from-Myanmar-coup

Une réflexion sur “Ces terres rares chinoises

  1. jjbadeigtsorangefr 06/06/2022 / 23:41

    La rapacité des capitalistes a fait de la Chine l’atelier du monde et on a fermé les usines françaises, les mines françaises pour le plus grand profit des grands groupes qui aujourd’hui engrangent encore plus de profits en spéculant sur le reste de nos produvtions.