LA BAGNOLE Z’ÉLECTRIQUE

Notre avis : une analyse à considérer…

  • Où l’on découvre une industrie qui a tant vendu de voitures qu’elle est acculée à la faillite.
  • Où l’on voit comment de grands malins ont imaginé une relance massive, en misant sur la peur du dérèglement climatique.
  • Où l’on constate que la bagnole électrique est une vaste folie de plus.

L’industrie automobile française est décidément mal partie et serait déjà morte si l’État ne déversait pas dans ses poches percées des milliards d’euros. Huit milliards d’euros pour le seul plan de soutien de 2020. Que se passe-t-il donc? Un ensemble de prises de tête qui rendent l’équation indéchiffrable.

Tout a changé en un clignement d’œil. L’avez-vous remarqué? On n’ouvre plus d’usine automobile depuis vingt ans en France. Ils préfèrent fermer :-Bosch à Vénissieux, Goodyear à Amiens, PSA à Aulnay-sous-Bois, Ford à Bordeaux, etc. Parmi tant d’autres embrouilles, la concurrence. Les Allemands sont bien meilleurs pour les grosses bêtes, tandis qu’il vaut mieux assembler les bagnoles ailleurs. En Europe centrale ou, mieux, à bonne distance dans les pays du Sud. Pour les autres raisons, on verra un peu plus loin.

Oui, c’est mal parti, mais ç’avait commencé magnifiquement.

En 1894, un certain Édouard Michelin, regardant un empilement de pneus qui évoque la forme d’un homme, imagine le Bibendum. Le bonhomme Michelin. En 1900 paraît le premier « Guide rouge », fait d’adresses et de conseils pour le déplacement.

Mais, en 1910, il n’y a encore que 5 000 bagnoles en France. Michelin sera le grand ordonnateur publicitaire d’une aventure extrême, qui a fait disparaître une autre manière de circuler, mille fois plus intéressante : le train. La carte dite du grand Chaix, en 1921, montre ce que nous avons sacrifié : une multitude de lignes de chemin de fer qui relient tous les points du territoire, jusqu’en moyenne montagne. Jusqu’aux vallées pyrénéennes et alpines, qui sont alors accessibles.

Michelin, plus qu’aucun autre, rend la bagnole désirable. Mais, pour cela, il faut des routes et des cartes pour s’y retrouver. Entre 1910 et 1913, Michelin dresse un tableau complet de la France, sous la forme de 47 cartes au 200 000ᵉ. La suite est imparablement logique.

Les frères Michelin, car il y a aussi André, ont lancé, en 1911, une pétition qui réclamait le bornage des routes. Un roublard, dont l’histoire n’a pas retenu le nom, fait signer par ruse le président de la République, Armand Faillières. C’est gagné.

En 1913, le gouvernement impose signalisation et bornage des routes françaises. Michelin en a la responsabilité, qui va inonder jusqu’aux départementales de sa signalétique. Les bornes au sommet arrondi, qui donnent le nom des villes et villages et le kilométrage qui les sépare. Les plaques émaillées par dizaines de milliers, autant de panneaux indicateurs. Tout gratos. Une pub grandiose.

Ainsi, se noua une relation d’obligés. Une parfaite consanguinité entre l’État, ses services, les élus et l’industrie de la bagnole.

Pour en avoir une idée plus nette, aucun autre exemple n’est plus parlant que celui de Jacques Calvet, soixante-dix ans plus tard. Calvet, né en 1931, entre dès 1959 au cabinet du secrétaire d’État aux Finances, sieur Giscard en personne. Et il reste à son service jusqu’en 1974, date à laquelle Giscard devient président.

Après quelques péripéties, Calvet est patron de Peugeot, qui sera bientôt PSA, en 1982. La boîte (air déjà entendu) pleure sa mère et licencie par milliers. Calvet sabre, licencie le tiers des effectifs et attaque au lance-roquettes ces fourbes de Japonais (depuis remplacés par les Chinois), dont les petites bagnoles déferlent sur l’Europe.

Surtout, il lance une campagne publicitaire dont les frères Michelin auraient été fiers. En faveur du diesel, dont Peugeot (quel flair !) est le spécialiste mondial.

En 1990, il déclare à la télé, dans un style faussement populo : « Faut bien voir que le diesel a un coût d’entretien et de carburant beaucoup moins élevé, pollue beaucoup moins qu’un moteur essence sans catalyseur piloté, et pour l’économie nationale, pour la balance du commerce extérieur, consomme moins de carburant. » Tu l’as dit, gros père.

Toujours en 1990, le pourcentage de bagnoles Diesel atteint 33 %. Puis 50 % en 2000. Puis 78 % en 2008. Sans que l’on sache quelle part exacte lui attribuer, le diesel aura contribué à la mort prématurée de centaines de milliers de Français (1). Peut-être plus.

La droite applaudit, ce qui est son rôle, mais la gauche aussi. Et Macron de même, qui déclare en août 2016, alors qu’il est le ministre de l’Économie de Hollande : « Le diesel est au cœur de la politique industrielle française ».

Et en effet. L’industrie automobile employait 211 813 salariés en 2019, et les services reliés, 420 574. Pour environ 150 000 entreprises, car il faut penser à tout. À la vente, bien entendu, à l’entretien et aux garages, aux pièces détachées, à la location. Sans compter l’effet d’entraînement, non comptabilisé, sur l’aide au BTP, via les routes et les parkings, et tant d’autres secteurs touchés par la bagnole, comme les hostos chargés des accidents. Seulement, les choses vont mal, une fois de plus dans une histoire économique cyclique.

Après 2020, 2021 a été un « annus horribilis », avec un quart de ventes en moins par rapport à 2019. Et la tendance, moins marquée, est mondiale.

C’est dans ce contexte charmant que se déploie sous nos yeux une opération aussi extraordinaire que celle des frères Michelin au début du siècle précédent. La bagnole électrique, pour ne pas la nommer. Notons avant cela les subterfuges industriels nombreux, imaginés pour gagner encore cinq minutes sur l’heure de vérité.

L’apparition de la clim dans des zones, comme la France, où les grandes chaleurs restent rares. L’apparition de dizaines d’options de plus en plus coûteuses, comme les ordinateurs de bord, les gadgets électroniques ou les caméras embarquées. Toutes ces trouvailles ont un point commun : l’espoir de masquer une crise de nature historique, sinon d’y échapper.

Cette crise porte un nom : le suréquipement. Les chiffres sont dans ce domaine plus hystériques les uns que les autres.

En 1976, il roulait sur terre 342 millions de bagnoles. Et 670 en 1996. Et au moins – au moins – 1,5 milliard en 2022.

L’industrie automobile, après avoir détruit les villes, ouvert tant de balafres dans les systèmes naturels, bousillé des millions de poumons, rendus fous de désir des acheteurs sans le sou, aggravé la crise climatique, est en panne. Elle ne peut plus avancer, car elle a fourgué à trop de monde. Or les voitures ne se remplacent pas comme un téléphone portable. Il y en a trop. Et plus assez de gogos prêts à se saigner pour épater leur voisin de palier. Faudrait-il imposer l’achat de deux bagnoles par habitant, bébés compris?

C’est à ce point du désastre qu’un projet génial voit le jour.

Probablement dans plusieurs esprits du « en même temps », mais nul ne sait vraiment. En France, les transports pèsent pour 30 % des émissions de gaz à effet de serre, et la bagnole individuelle en représente la moitié. Presque pareil aux États-Unis : les transports 30 %, et les bagnoles et camions 20 %. Il n’est désormais plus possible de défendre le modèle de la voiture roulant aux fossiles que sont le pétrole et le gaz. L’angoisse qui monte n’a pas échappé (il faudrait être sourd et aveugle) aux constructeurs automobiles.

Comme de juste, ils n’entendaient pas mourir. Il leur faut, il leur fallait, vendre à tout prix.

Ayant compris que l’ère des combustibles fossiles était derrière eux, ils se rabattirent avec délectation sur la bagnole électrique, domaine où les Chinois, comme d’habitude dorénavant, avaient pris de l’avance.

On peut à bon droit parler d’une arnaque planétaire. D’un hold-up géant de notre avenir commun. Parce que la bagnole électrique relance pour cinquante ans au moins un modèle social, culturel, économique, politique, qui nous a menés au bord du gouffre.

La bagnole électrique entrave toute idée de changement. Elle dominera la vie de tous, entraînant, car elle en est le symbole éclatant, un mode de vie. Individualiste ô combien; qui maintiendra une carte faite de routes et d’autoroutes, de relais à électricité, de nucléaire (en France, d’où viendrait l’électricité ?), de parkings, de villes dimensionnées pour leur passage, de traites de fin de mois enchaînant au système.

Sans l’ombre d’un doute, la bagnole électrique est le plus beau cadeau que l’on puisse faire au monstre qui nous dévore.

Et puis, il y a le climat.

Bien sûr. Ce n’est pas parce que les zécolos officiels défendent la voiture électrique que l’on est tenu de les croire. Le dérèglement climatique commande de diviser par six, plus sûrement dix, nos émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2050 (par rapport à 1990). Il faudrait commencer sur le champs, il faudrait déjà avoir commencé, mais Macron et ses copains s’en foutent, et ils ont bien raison, puisque personne ne moufte.

Quoi qu’il en soit, l’essor de la bagnole électrique signifie concrètement qu’il y aura cohabitation forcée, pendant bien deux décennies, entre un parc roulant à l’essence et un autre à l’électricité.

Il n’y aura ni bien ni mieux, mais pire. Simplement parce qu’il faudra construire, à côté de ce qui est et restera, des dizaines de millions, et plus, de véhicules neufs. Utilisant de colossales quantités de matières premières qui, inévitablement, augmenteront massivement les émissions de gaz à effet de serre, tandis que les bouffons politiques prétendent les diminuer.

Alors ?

On les laisse faire, comme les autres fois ?


Fabrice Nicolino. Charlie Hebdo N° Spécial 01/06/2022


1. En 2007, selon Santé publique France, la pollution de l’air tuait chaque année en France 48 000 personnes.

Une réflexion sur “LA BAGNOLE Z’ÉLECTRIQUE

  1. jjbadeigtsorangefr 04/06/2022 / 23:10

    La voiture à hydrogène est une remplaçante idéale de celle à énergie fossile et bien mieux que l’électrique intégrale. Mais voilà les pétroliers ne supportent pas cette idée. Alors si les pétroliers n’en veulent pas ……..

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