Ces mots immigrés – 8

Cinquième soirée : à l’italienne

Pour débuter le cinquième soir, Mme Indigo entreprit de nous lire un récit de guerre :

  • « L’escadron, après une escalade alpestre, tomba à l’improviste dans une embuscade, sur une esplanade en terre-plein. Ces fantassins n’étaient pas des poltrons mais, du caporal au colonel, de braves soldats, le fleuron de leur bataillon ; ils avaient le goût du risque, de la bravoure, de la fougue et étaient en alerte. La brusque attaque ne les surprit pas ; entendant l’alarme, ils firent volte-face à leur poste, camouflés contre le parapet transformé en fortin, ripostèrent en représailles jusqu’à la dernière cartouche contre ces spadassins qui n’étaient que des brigands au noir dessein. À la fin, il ne leur manquait personne : pas une estafilade ; en face, ce fut une débandade, puis un gigantesque désastre, un carnage ; bilan de leur fiasco: les bandits furent tous tués, ou estropiés ».

L’auteur de ce récit fut appelé : « M. Panache, s’il vous plaît ! »

Sur une musique de Vivaldi s’avança un très joli capitaine, l’épée au côté, bouquet de plumes au chapeau : ce plumet décoratif que nous nommons panache et que nous avons emprunté à l’italien pennado, « bouquet de plumes ». À son regard charmeur, on le devinait beaucoup moins soldat qu’épris de tous les plaisirs de la vie. Et on comprenait pourquoi lui et ses semblables avaient enchanté la France ! Leur pays, cette Italie du XVIᵉ siècle, ouvrait au progrès, à la beauté, au bonheur, avec des mots pour les dire.

  • M. Panache, merci, merci d’avoir fait le voyage ! Vous êtes le plus vieil ami de notre langue, son bienfaiteur durant des siècles ! Votre langue est notre « soeur latine ». Nous ne vous remercierons jamais assez pour vos cadeaux. Jusque vers 1960, c’est l’italien qui a le plus enrichi le français. Dans tous les domaines, et pas des moindres ! La cuisine (pizza, spaghetti, osso buco, mais aussi saucisson, fruits de mer, festin), la musique (allegro, concerto, duo, piano, mais aussi contrebasse, mandoline et violon), l’art (aquarelle, buste, clair-obscur, esquisse, modèle, pastiche, reflet), le confort (appartement, paravent, salon, store, villa), l’élégance (escarpin, lavande, ombrelle, politesse, moustache), sans oublier les jeux amoureux (bagatelle, caresse, caprice, incartade). Savez-vous que Montaigne, le grand Montaigne, découvrit, au cours d’un long voyage en Italie, une pratique d’hygiène qui l’enchanta : d’un tuyau fixé au plafond de l’étuve tombait une délicieuse eau chaude. Montaigne adopta la pratique et le mot, doccia, dont il fait douche. C’est grâce à Montaigne (et à l’Italie) que chaque matin nous chantons sous la douche. Cette « italianité » venait donner ses couleurs et son lexique à une France tout juste sortie du sombre Moyen Âge et avide de Renaissance : c’est pour cela, pour apprendre la lumière et le bonheur, qu’en 1515, et moyennant monnaie, notre roi François 1er invita Léonard de Vinci à séjourner dans son château d’Amboise. Après quatre années d’une amitié sans faille, la plus fertile qui fût jamais, il mourut dans les bras du grand roi, le 2 mai 1519.

Pour se donner une contenance sous cette averse d’éloges, M. Panache avait jeté son dévolu sur Dorothée, la maquilleuse de l’émission, et lui lançait force œillades. Nous devons à la vérité de dire que la belle n’y était pas insensible. Sa peau de blonde enchaînait des fards d’anthologie. De crainte d’être accusés de célébrer le harcèlement, revenons à nos moutons. Tout à sa leçon, Mme Indigo n’avait rien remarqué du manège et poursuivait :

  • Prenons l’exemple du commerce ; il est éclairant. Commerce des langues, langues du commerce. Dès le XIVe siècle, les armateurs génois, les commerçants vénitiens, les banquiers lombards avaient supplanté les Arabes dans le contrôle commercial de la Méditerranée : nous leur devons l’escale et la boussole (italien bussola, « petite boîte » où l’on plaçait une aiguille aimantée). Redoutablement efficaces et modernes, ces banquiers lombards (qui ont toujours leur rue à Paris) nous ont fourni le vocabulaire de la finance : la banque, au départ un comptoir (banca) où s’effectuait le change ; on le rompait (banca rotta, « banc rompu » : banqueroute) quand un banquier (banchiere) faisait faillite (fallita, de fallire, « manquer »). Nous leur devons aussi : agio, bilan (bilancio, « balance »), escompte et même million (milione). L’emprunt fut parfois un faux-ami : les banquiers lombards appelaient monte (« montant, crédit ») ce qu’ils prêtaient par pitié (pietà), contre un gage ; les Français en ont fait le mont-de-piété (« institut de prêt sur gage »), qui n’a rien d’une montagne ! Un autre secteur de modernisation, moins aimable mais tout aussi nécessaire lorsque des ennemis nous menacent : l’art militaire.

Mme Indigo s’arrêta un moment :

  • Les Francs nous ont pourvus d’un premier lexique guerrier ; ensuite, les Italiens, à la Renaissance. Encore la guerre… Les mots ne voyagent pas seulement grâce au com­merce…

Elle soupira et reprit :

  • Reconnaissons que l’armée moderne est italienne. Dans ses grades (du caporal au colonel et au général), dans son organisation (bataillon, brigade, escadron, fantassin, infan­terie), dans ses armes. D’Italie sont venus un gros tube à poudre (cannone, « canon »), un rouleau de papier la contenant (cartuccia, « cartouche »), un projectile (bomba, « bombe »). L’armée se professionnalisait, en renouvelant son lexique : la cavalerie (mot copié sur l’italien cavalleria) succédait à la chevalerie (terme français dérivé de cheval) que connaissait le Moyen Âge ; le soldat (soldato, « payé avec une solde ») remplaçait le soudard ; l’embuscade (de l’italien imboscata, dérivé de bosco, « bois »), préparée dans les règles, éliminait la vieille embûche (d’un francique busk, « bois »). Devant la citadelle, on plaçait une sentinelle, qui faisait la sentinella, « le guet ». Le mot provenait de sentire, « entendre ». La sentinelle donnait l’alarme (all’arme, « aux armes ») ou l’alerte (all’erta, « sur vos gardes ! »). Les Italiens savent se battre, comme j’ai déjà eu l’occasion de vous le dire.

À l’écoute de ces derniers mots, Panache avait abandonné ses muettes roucoulades. Il s’était redressé et tentait de se donner un air farouche, avant de lancer sa première et unique phrase de la soirée :

  • N’oubliez pas que votre reine la plus puissante et la plus intelligente était italienne.
  • Bien sûr ! Catherine de Médicis, fille du grand Laurent de Florence, épouse puis veuve d’Henri II, aux commandes du royaume pendant près de vingt ans. Elle s’était entourée de banquiers, d’artistes qui tous parlaient italien, même en français ! Et au-delà du raisonnable, pensèrent les défenseurs de notre langue. En 1578, Henri Estienne, grand savant (il a publié des traductions du latin, un dictionnaire de grec, un éloge de la langue française), s’insurge contre le snobisme italianisant, fustige ce françois italianisé. Dans un pamphlet, il fait dire à un courtisan de rencontre qu’il est un peu straque (« fatigué » ; de l’italien stracco), pour avoir battu la strade (« couru les rues » ; battuto la strada) depuis le matin. Pour la première fois sont dénoncés les risques pour une langue d’une trop forte vague de mots empruntés sans nécessité. Nous pouvons aussi remercier M. Panache pour cela : bien avant l’heure il nous fait comprendre le ridicule de notre frénésie d’anglicismes. Nous y reviendrons. Bonsoir.

À peine les caméras avaient-elles abandonné Indigo que Mme Delphine, la grande patronne de la télévision publique, se précipita sur elle en lui tendant son portable. D’ordinaire plutôt réservée, une gaieté enfantine l’animait. Pour un peu, elle aurait sauté de joie :

  • Regardez, regardez !
  • Merci, mais je ne vois que des chiffres !
  • Justement, ils montent, de soirée en soirée. Nous avons commencé avec une audience d’à peine trois millions. Vos histoires de latin devaient rappeler un peu trop l’école. Mais depuis, ça grimpe, ça n’arrête pas ! Cinq, hier, puis presque sept millions. Bientôt nous dépasserons les dix, j’en mets ma main au feu. Les Français avaient oublié l’histoire de leur langue.

Continuez, Indigo ! Sitôt après la présidentielle, je vous engage : il ne faut pas que le soufflé retombe. Vos promenades italiennes m’ont donné faim. Notre cuisinier nous a préparé un vitello tonnato dont vous me direz des nouvelles. Avant le sgroppino vénitien, bien sûr, sorbet citron et vodka. Vous vous joignez à nous ?


Erik Orsenna/Bernard Cerquighlini. « Les mots immigrés ». Ed Stock


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