Un édito de Riss dans le « Charlie »

Attention, l’humour noire ne sied pas à tous, d’autres diront (peut-être à juste titre) on ne plaisante pas avec ça… Pour notre part, nous analysons cet article comme nécessaire au regard des autres médias « montrant » sans analyse concrète des faits. Nous ne sommes pas dans un film, nous sommes dans la réalité quotidienne des événements malheureux et si ceux-ci ne sont pas en l’honneur des militaires et bien nous diront tant mieux. Il n’y a aucun courage à tuer son prochain. MC

Faut-il filmer la guerre ?

La guerre en Ukraine est traumatisante pour une raison qu’on n’imaginait pas : on ne peut plus massacrer sans être filmé par un drone ou un téléphone portable. Même si beaucoup d’atrocités ont déjà été commises par les Russes lors de ce conflit, on est étonné de découvrir chaque semaine de nouvelles images de crimes de guerre.

Sans compter les enquêteurs ukrainiens, qui marquent à la culotte l’armée russe pour réunir des preuves qui permettront d’engager des poursuites devant la justice internationale. Cette guerre n’est pas seulement militaire, c’est aussi une guerre juridique.

Traditionnellement, c’est l’argent qui était le nerf de la guerre. Dans les conflits d’aujourd’hui et de demain, le droit pénal international jouera un rôle tout aussi important que les finances. Les Russes font encore la guerre à l’ancienne, avec l’idée que, sur le front, dans cette zone grise où le bien et le mal se confondent parfois, le soldat peut faire ce qu’il veut.

Car la guerre, c’est le chaos,, et le chaos est le contraire de l’ordre et du droit. Dans des conflits plus récents, on avait vu la communication militaire déployer des moyens importants pour étouffer les bavures, mais après l’Ukraine, les militaires devront apprendre à faire la guerre, non seulement avec des tanks sur le champ de bataille et avec des éléments de langage lors des conférences de presse, mais aussi avec le Code pénal sous le bras.

  • Les viols? C’est pas prévu par Le code.
  • Les civils suspects exécutés d’une balle dans le dos? C’est pas prévu par le code.
  • Les bombes à fragmentation sur les écoles? C’est pas prévu par le code.
  • Par contre, les bombes homologuées lancées sur des soldats ennemis pour les déchiqueter, c’est permis, et même vivement conseillé.
  • Les bombes atomiques aussi, larguées sur des troupes hostiles, c’est autorisé.

Le droit de la guerre devient presque aussi compliqué que le code de la route.

Si vous faites feu sur la mauvaise cible, un (civil ou un gosse) au lieu d’un militaire, on retirera des points sur votre permis de tuer, comme on le ferait sur votre permis de conduire en cas d’infraction.

On reproche souvent à notre société de trop se judiciariser. La loi envahirait toutes les activités humaines et briderait notre créativité. Il faut remplir des formulaires afin d’obtenir des autorisations pour tout et n’importe quoi. Un oubli, une négligence, et aussitôt vous prenez une prune : un char mal garé, un transporteur de troupes avec des pneus lisses, une femme violée sans son consentement par un régiment de Cosaques facétieux.

À vouloir tout judiciariser, la guerre va devenir ennuyeuse. Car, finalement, Le vrai plaisir de la guerre n’est pas de défendre son pays ou d’attaquer ses voisins, mais précisément de ne pas respecter les règles, de tout foutre en l’air, de bombarder des églises du xve siècle ou de balancer du napalm sur des gosses mal élevés.

Le plaisir de La guerre, c’est la transgression. Même la guerre est contaminée par le «wokisme», et demain on poursuivra devant le tribunal de La Haye des soldats pour avoir fumé leur cigarette à côté d’une fosse commune qui est traditionnellement un espace non fumeur.

À l’époque de la conscription, on distribuait aux appelés un petit fascicule qui précisait quelques points essentiels du règlement militaire. Dans un chapitre, il était indiqué que le soldat avait le droit de désobéir à un ordre « manifestement illégal ». Quelle drôle d’expression.

Que signifie « manifestement »? Et que signifie « illégal » sur un champ de bataille où les tripes giclent dans Les airs et les cervelles éclatent comme des pastèques sous la mitraille.

Finalement, on nous avait expliqué qu’il fallait comprendre entre les lignes que le bidasse avait le droit de désobéir à un ordre de torture ou d’exaction quelconque.

Mais combien d’appelés avaient bien saisi le sens de cette formulation énigmatique : ordre « manifestement illégal ». D’ailleurs, comment traduit-on ça en russe? Si vous le savez, envoyez-nous la réponse. On transmettra à qui de droit.


Riss. Charlie Hebdo. Edito du 18/05/2022


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