Ces mots immigrés – 6

Troisième soirée : parlons franc !

Ce soir, déclara Mme Indigo, nous allons tuer encore quelques idées reçues.

Le français vient du latin, avons-nous dit hier ? Et même de deux latins, celui des rues et celui des écoles ? Fort bien. Mais il provient aussi beaucoup de… l’allemand. Eh oui, que ça vous plaise ou non, nous parlons en partie la même langue que nos ennemis de 1870, 14/18 et 39/45 !

On ne sait le nombre de téléspectateurs qui, de fureur, frappèrent leurs postes à cet instant. « Qu’est-ce qu’elle raconte, cette folle ? » « Moi, Allemand ? Tu veux voir la photo de tous mes ancêtres morts à Verdun ? » « Et mon grand-père Émile, il est mort à Dunkerque, bombardé par les boches en 1940, il avait 22 ans ! »

Comme si elle les avait entendus, Mme Indigo leur répliqua que les langues étaient bien moins folles que ceux qui les parlent

  • Au lieu de s’étriper les unes les autres, les langues s’approchent, elles se flairent, elles se touchent, et quand elles se plaisent ou se jugent utiles, elles se croisent, elles s’accueillent. Drôles de mariages, me direz-vous ! Mais qui valent bien les nôtres ! J’ai l’honneur de vous présenter un invité de marque. Son histoire devrait vous passionner.

Après les politesses d’usage, M. Jardin, puisque tel était son nom, se lança. C’était un géant, qui rendait Indigo encore plus petite. De broussailleuses rouflaquettes lui mangeaient les joues. Mais sa voix était douce comme une chanson. Elle semblait vouloir excuser son corps d’être si massif, quelque peu effrayant, il faut l’avouer.

  • J’appartiens à la tribu des Francs. Venant de l’autre côté du Rhin, nous sommes arrivés en Gaule, au IVe siècle après Jésus-Christ. Avec deux tribus alliées, les Wisigoths et les Burgondes. Ce nouveau pays nous a tout de suite beaucoup plu et nos qualités de guerriers nous ont permis de prendre très vite le pouvoir, au moins dans tout le Nord.

Nous en avons appris sa culture, plus raffinée, avouons-le, que la nôtre. Pour mieux nous intégrer, nous avons adopté sa religion : comme notre chef Clovis, nous nous sommes fait baptiser (en 496). Et tout en continuant de parler notre langue, le francique — oui, j’ai le regret de vous le dire, une langue tout à fait germanique —, nous nous sommes mis à utiliser le latin (langue de l’administration) et le gallo-romain, pour échanger avec les peuples que nous gouvernions.

  • C’est alors, le coupa Mme Indigo, que les choses deviennent vraiment intéressantes ! Comme les Francs étaient devenus les patrons, et constituaient la classe dirigeante (nobles, propriétaires terriens, chefs militaires, évêques), on les servait, on les flattait, on les imitait. Voilà pourquoi les emprunts de notre langue au francique furent si nombreux.

Et nos braves Gaulois romanisés se mirent à parler leur propre langue comme leurs seigneurs la pratiquaient. « Nous zafons les poyens de fou faire barler » avant la lettre !

Elle repassa la parole à M. Jardin, qui avait modérément apprécié la plaisanterie.

  • Vous aurez beau ricaner, madame, vous ne pourrez pas nier cette vérité : le français, c’est moi ! Le mot français, qui désigne à la fois une langue et des habitants, est un dérivé direct du nom de notre tribu, les Francs. En passant, nous vous avons fait cadeau d’un adjectif, franc, qui a signifié « libre », puis « naturel », ensuite « loyal », enfin « sincère ».

M. Jardin se rengorgeait. À force d’orgueil, il était devenu tout rouge.

  • Et ce curieux pronom moi! Écoutez son parcours : il résulte du broyage par les gosiers teutons du pronom latin me, que conservent tel quel, ou sous forme mi(n), l’italien, l’espagnol, le portugais, le roumain, etc. Le fort accent tonique des Germains a cassé me, qui est devenu mei, puis moi. C’est ainsi que l’on prononçait au XIIe siècle (« moï ») ; notre orthographe date de cette époque !
  • L’évolution a continué. Moi est passé à moé, puis à moè. Certains le prononcent encore ainsi (en province, au Québec). Enfin moè s’est ouvert en moa durant la Révolution française : le pauvre Louis XVIII, revenu chez lui après des années d’exil, fit rire en s’écriant : « Le roè, c’est moè. »

Petit exemple de l’influence germanique sur la prononciation du gallo-romain ! Et sur la politique française qui suivit… Après les sons, passons aux mots. Les Francs ont donné au gallo-romain devenu le français un solide vocabulaire martial, à commencer par le nom guerre et le verbe gagner : tout un programme !

Le Moyen Âge féodal était franc : éperon, étrier, flèche, gant, hache, haubert, heaume, etc., équipaient les barons, maréchaux, marquis, etc. Mais les Francs n’étaient pas toujours sous l’armure ; ils chassaient, cultivaient, élevaient. Leur sens de la nature, tout autre que celui des Gallo-Romains, était passé dans leur langue. Ces Germains étaient des habitants des bois ; le français leur doit aulne, bosquet, bûche, hêtre, etc., ainsi que le blaireau, la chouette, le renard… et le loup-garou. C’étaient également des hommes d’ordre, au rebours des Gaulois. Le français leur doit tout un vocabulaire de la clôture : haie, hallier, lice (« palissade » : entrer en lice), dont sont faits les bocages et jardins. Nous sommes des gens pratiques, c’est grâce à nous que vous bâtissez un hangar, que vous attachez votre écharpe avec une agrafe.

  • Il faut mesurer, reprit Mme Indigo, combien le gallo-romain fut germanisé. C’est toute une vision du monde que les Francs offrirent à la langue française (haïr, honnir, meurtrir, flétrir, mais aussi trêve, aubaine, danser, épargner, guérir). Le plus surprenant est l’abandon de bien des mots latins désignant des couleurs, au profit de mots germaniques. Disparus, albus et candidus : place à blanc ! Oubliés, cyaneus et caesius, devant le bleu. Bienvenue, de même, à brun, gris, blond, fauve. Notre arc-en-ciel est composite. Si nous voyons la vie en rose, c’est grâce aux Romains ; mais si la terre est bleue comme une orange, nous le devons aux Francs.

À propos d’orange, nous verrons demain un autre enrichissement de la langue française, dont l’ampleur vous surprendra. En attendant, je vous ai préparé une surprise.

Mme Indigo jeta un bref coup d’oeil à un technicien qui hocha la tête pour lui indiquer que la connexion était établie.

  • Mlle Amour ?
  • C’est bien moi !
  • Vous m’entendez ?
  • Comme si vous étiez assise près de moi, face à la Méditerranée. Vous voyez le petit bateau rouge qui rentre au port ? Que c’est gentil de m’avoir invitée !

Dès ses premiers mots, la lumière du Midi avait envahi le studio où soudain tout le monde s’était mis à sourire. À croire que chantaient les cigales ! On comprend que Mlle Amour n’ait pas voulu quitter son paradis…

  • Pas question de vous oublier ! L’influence germanique, avec ses bienfaits, s’est arrêtée à la Loire. Au sud du grand fleuve, vous avez continué à parler gallo-romain.
  • Il est vrai que notre occitan est proche de nos langues soeurs romanes, le catalan et l’espagnol.
  • Vous pouvez nous donner un exemple ?
  • Rien de plus agréable ! Nous avons la passion de nos mots, vous savez. Ils fondent dans la bouche comme des calissons d’Aix ! Chez nous, le latin florem est devenu four. Les Francs nous l’ont changée en fleur, ce qui était acceptable. Mais dans leur bouche, le latin amorem était devenu ameur, qui est bien laid. Pas question qu’ils nous l’imposent ! Nous avons lutté pour conserver le mot (et la raison d’être) de nos troubadours : amour ; et nous vous l’avons offert ! Disparu l’ameur ; vive l’amour !

Elle éclata de rire :

  • Quand vous faites la guerre, vous parlez franc ! Quand vous faites l’amour, c’est avec moi. Ce n’est pas pour nous vanter, encore que…, le plus beau mot du français est occitan.
  • Comme c’est joli !
  • D’ailleurs, avouez que troubadour sonne mieux que sa traduction franque, trouveur. Même si leur vie de poète-musicien-nomade a bien pour objet de trouver. Trouver quoi ? L’insaisissable. Peut-être accompagner la tourterelle qui s’envole.

Les yeux perdus, Mme Indigo rêvait, tout contact aboli avec la réalité et notamment avec l’horaire. Un jingle bien connu la précipita sur Terre : l’heure des pubs avait sonné. « Carglass répare, Carglass remplace. »


Erik Orsenna/Bernard Cerquighlini. « Les mots immigrés ». Ed Stock


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