Un micro à l’Assemblée Nationale…

… Comme au théâtre, avec ses décors, ses actrices et acteurs.

La salle des Quatre Colonnes y trône en majesté. C’est l’endroit où la presse est autorisée à interroger les parlementaires. En arrivant pour la première fois sur place, j’étais un peu intimidé par les dorures et le prestige d’un monde que je découvrais. Après quelques secondes d’interview d’un député (1), j’étais rassuré. Vu les atermoiements et les détours qu’il prenait pour ne pas répondre à ma question, c’est clairement lui qui avait le plus à perdre dans l’échange. Et un député, ça n’aime pas perdre. Ça se prend généralement pour un petit général de Gaulle, et c’est bien décidé à ne pas se laisser emmerder par un petit mariole.

Ce qui se passe dans cet endroit entre les médias et les parlementaires est assez codifié, voire ritualisé. Généralement, les journalistes viennent interroger les élus sur un ou plusieurs sujets d’actualité. Ils tendent leur micro, recueillent les points de vue, prennent des notes, envoient des images à leur rédaction. Dans cette mise en scène archi-rodée et policée, mon grand plaisir est de briser l’harmonie ronronnante. Couper la parole, chercher les contradictions, les mensonges, les postures, reposer la question qui a été esquivée. J’ai toujours aimé l’improvisation. Ça tombe bien, les élus détestent ça.

Pour eux, au contraire, tout doit être cadré, réfléchi, pesé. C’est pourquoi ils ont toujours en tête d’incontournables éléments de langage. Élaborés par les groupes politiques à l’aide de conseillers, professionnels de la communication et autres têtes pensantes, ils sont diffusés dans la sphère publique via les politiques, puis repris et commentés sur les principaux médias, pour ensuite se retrouver dans la tête et dans la bouche de n’importe lequel d’entre nous. Par exemple, le fameux « humanité et fermeté », inventé par l’équipe de Gérard Collomb (2) pour parler de l'(in)action du gouvernement face aux personnes mortes noyées en Méditerranée, a d’abord été répété sur tous les plateaux télé, puis s’est diffusé dans les esprits, au point qu’en interrogeant les gens au hasard dans la rue certains le répètent mot pour mot, comme s’ils venaient de l’inventer. Le ruissellement marche visiblement beaucoup moins bien pour l’économie que pour la propagande. La phrase « Ce sont les mêmes méthodes qui servent à vendre un fromage de chèvre et un discours politique (3) » n’a jamais été autant d’actualité.

Dès lors, il est souvent compliqué d’interroger les politiques. Cela devient parfois une lutte rhétorique, un match de boxe avec des mots. Il faut du temps.

Beaucoup usent de la parole comme d’un outil pour maintenir leur position sociale. Ils sont capables de noyer n’importe qui dans un flot incessant de blabla. Leur sens de l’esquive étant aiguisé, il convient d’être habile. « Pourquoi vous me posez plusieurs fois la même question ? » me demanda un jour Patrick Mennucci, l’ancien député socialiste. Simplement parce qu’il n’y répondait jamais.

« Mais vous savez, je connais les vraies gens », m’avait dit le député UMP Jacques Myard. « Mais qu’est-ce que les fausses gens ? Vous ? » avais-je demandé. « Euuuuuuuuh » fut sa seule réponse. Ce qui m’a toujours semblé dramatique, c’est le manque de prise en compte de l’impact de ces jeux sur le réel. Lorsqu’un député vote une loi, il peut à loisir enlever le pain de la bouche d’une famille endettée. Dans les velours de la République, on précarise à coups de vote. Un doigt qui presse un bouton dans l’hémicycle à Paris enlève le pain de la bouche d’un chômeur en fin de droits à Calais. Et la précarité tue. Un battement de parafeur d’un élu de la majorité provoque des séismes dans les familles sur tout le territoire. C’est l’effet papillon, version serial killer en costard et tailleur.

Ensuite, ces mêmes personnes pérorent devant les caméras sur des « réformes nécessaires pour moderniser notre pays à l’heure de la mondialisation ». J’avais demandé à Bruno Le Maire si, pour être compétitif, on ne devrait pas aussi payer les députés au salaire d’un ouvrier chinois. J’attends toujours la réponse. D’ailleurs, au fil du temps, de plus en plus nombreux sont les élus qui fuient simplement mes questions. Accélérant le pas, laissant leur agent de sécurité s’interposer entre eux et moi. Je me souviens avoir coursé Manuel Valls, alors Premier ministre, qui inaugurait une campagne pour les Restos du cœur (4). « Pourquoi on trouve des milliards pour sauver les banques mais pas des milliards pour sauver les pauvres ? » lui demandais-je. « Bonne question », m’avait-il répondu avant de déguerpir. Valls manquant de courage, pas de quoi en faire un scoop.

A-t-on les élus qu’on mérite ? Peut-être. Mais il me semble que les gens qui s’engagent en politique, quelles que soient les tendances, le font souvent de bonne foi et avec de sincères convictions. Puis les plus impliqués se voient proposer des postes d’élus au niveau local, en échange de quelques compromis ; puis au niveau régional, en échange de quelques compromis ; puis au niveau national, en échange de quelques compromis ; ce qui a pour conséquence d’avoir aux postes de pouvoir les plus importants les gens les moins intègres. Difficile donc de leur reprocher d’avoir le comportement qu’ils ont, c’est précisément grâce à ça qu’ils en sont arrivés là. Comment reprocher à un bousier d’être parfaitement adapté à son écosystème et de pousser inlassablement sa petite boule d’excréments ? Ou à Rastignac de jouer son rôle de Rastignac (5) ?

Bref, en attendant de changer cette structure, l’Assemblée nationale reste un théâtre. Et le spectacle qu’on y donne à voir demeure bien souvent une tragédie jouée par de pathétiques comiques (6).


Guillaume Meurice. Les Vraies Gens. Ed JC. Lattès


  1. Dont j’ai oublié le nom… On est peu de chose.
  2. Ancien ministre de l’Intérieur, sorte de « Bouteflika français ».
  3. Je ne sais plus si elle est de Goebbels ou de Jacques Séguéla.
  4. L’équivalent d’un moustique à un congrès de lutte contre le paludisme.
  5. Personnage romanesque, imaginé par Balzac, qui se caractérise par une ambition démesurée, prêt à tout pour parvenir à ses fins. Une sorte de Gérald Darmanin, mais avec du talent.
  6. « Bah dans ce cas-là tu ferais un bon politique !!! »… Calme-toi !

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