Talibans un jour, Talibans toujours.

Certains naïfs pensaient qu’ils avaient changé.

Et voilà que les talîbans ont refermé les écoles aux filles et imposent de nouveau aux femmes la burga dans la rue. Charlie a rencontré une jeune journaliste réfugiée de 21 ans, arrivée en France en octobre dernier. Elle fait partie de cette nouvelle génération afghane 2.0 qui n’avait jamais connu les talîbans et qui cherchait à moderniser le pays.

  • Vous faites partie d’une génération qui n’avait jamais connu les talîbans. Comment avez-vous vécu leur retour au pouvoir en Afghanistan?

Shabnam Salahshoor : Je suis effectivement née après le départ des talibans du pouvoir [en 2001, ndlr], et ma génération, même si elle n’a pas eu une enfance ordinaire, a quand même pu bénéficier d’une certaine éducation, mais aussi d’Internet et des réseaux sociaux. Elle est donc très au courant de ce qui se passe dans le monde, je parle là des jeunes des villes; dans les villages, c’est une autre histoire. Cette génération était en train de travailler dur pour changer le pays, le faire évoluer vers plus de modernité, de libertés, un pays où l’égalité des sexes, le droit à l’éducation, au travail seraient respectés. Les talibans, on en entendait juste parler par nos aînés, nos mères, et aucun de nous n’imaginait qu’ils reviendraient un jour. Leur retour [en août 2021, ndlrj a donc été un véritable choc. C’était la fin de nos rêves, et pour moi, à tout juste 21 ans, cela signifiait l’enfermement à la maison, le mariage, les enfants, pas de travail. Pas d’avenir.

  • Comment expliquez-vous que l’on en soit arrivé là?

On se pose tous cette question aujourd’hui. L’armée américaine était présente, les troupes afghanes, entraînées par les Américains, disposaient de quoi tenir facilement tête aux talibans. Au lieu de cela, ce sont les talîbans, équipés de vieilles motocyclettes, de kalachnikovs et de lance-roquettes, qui ont gagné. Facilement!

  • Une très mauvaise nouvelle pour une jeune femme, qui plus est engagée comme vous l’êtes…

J’avais commencé des activités sociales en rejoignant un programme gouvernemental mis en place dans ma ville d’Harat [dans l’ouest du pays, près de l’Iran, ndlr] pour venir en aide aux personnes défavorisées, et notamment aux femmes dont la vie était loin d’être simple, et où, même si le gouvernement local n’était pas taliban, c’était quand même très strict. C’est comme ça que je suis entrée ensuite dans un groupe de presse multimédia local où, une fois par semaine, j’avais un programme pour parler de ces femmes et de leurs conditions.

Tout cela malgré le qu’en-dira-t-on sur le fait qu’une jeune femme ne devrait pas travailler dans les médias… Lorsque j’ai décidé de jouer au foot, ça a été le pompon. Beaucoup sont venus dire à mon père que si leur fille jouait au foot, ils la tueraient, et j’ai donc dû affronter mon propre paternel, qui, comme tous les hommes de sa génération, n’était pas très ouvert. Pendant que les talibans, de leur côté, nous faisaient savoir que si nous continuions à jouer au foot, nous ne pourrions nous en prendre qu’à nous-mêmes s’il nous arrivait quelque chose !

  • Quand et comment se prend la décision de quitter son pays?

Si beaucoup de mes amis et moi avons fui l’Afghanistan, ce n’est pas parce que nous avions peur d’être tués par les talibans, chacun meurt un jour, mais parce que nous voulions poursuivre nos rêves et continuer à travailler pour notre pays. Et en ce qui me concerne, à porter la voix de toutes ces femmes qui ne pourront pas sortir d’Afghanistan et dans les souffrances, sans cela, resteraient inaudibles. Pas seulement celles des Afghanes, d’ailleurs, mais de toutes les femmes qui, à travers le monde, connaissent ce genre de situation.

  • On se souvient tous du chaos qu’a été l’arrivée des talibans et des difficultés des Afghans à fuir le pays. Concrètement, comment avez-vous fait?

Cela n’a pas été facile. Quand je suis arrivée à l’aéroport de Kaboul, j’ai eu un petit problème de connexion avec mon téléphone et je suis donc sortie. Quelques dizaines de minutes plus tard, une bombe explosait, il y a eu des centaines de morts et de blessés [attentat du 26 août 2021, revendiqué par l’État islamique au Khorasan, branche afghane de Daech, ndlr]. J’ai dû rapidement changer mes plans et, grâce à des amis qui m’ont aidée à obtenir un visa pakistanais, j’ai pu partir par voie terrestre jusqu’au Pakistan, puis, de là, par avion jusqu’à Doha, puis Milan, puis le Luxembourg, où l’on est venu me chercher pour me conduire en France.

  • Vous êtes donc aujourd’hui réfugiée. Pourquoi ce choix de la France?

Cela a surpris mon entourage. «Pourquoi tu ne pars pas pour les États-Unis? Tu parles anglais, tu auras plus d’opportunités là-bas», me demandaient certains, mais d’autres me disaient que la France avait un gouvernement plus «féministe », qu’il y avait beaucoup de mouvements de femmes dans ce pays et que je m’y sentirais plus à l’aise pour défendre mes idéaux. Maintenant que je suis ici, je m’aperçois qu’il y a effectivement beaucoup de gens dans ce pays qui sont concernés par ce qui se passe en Afghanistan, en Ukraine, par les questions des femmes, et qui aident d’une manière ou d’une autre. Qui ont une vision humaniste de la vie.

  • Même si le résultat de la dernière élection présidentielle en France montre quelques limites à cet «humanisme»?

Le lendemain de l’élection d’Emmanuel Macron, je suis allée chez une amie et je ne lui ai posé qu’une question : «Pourquoi tant de gens ont-ils voté pour Marine Le Pen, une personne raciste?» J’ai entre-temps appris qu’il y avait eu en France des attentats commis par des gens qui se prétendaient musulmans, et j’en suis sincèrement désolée. Mais quand les talibans se disent musul­mans, quand Daech se dit musulman, tout ça, ce n’est que des mots pour la communauté internationale. Ces gens-là ne sont tout simplement pas humains ni musulmans. Ils ne rêvent que de guerres et de massacres. En tant que musulmane, j’insiste sur le fait qu’ils me font horreur. Ils foulent aux pieds toutes les valeurs d’humanisme pour lesquelles je me bats et jettent l’opprobre sur toute une communauté. Quoi que je fasse, à plus forte raison si c’est une mauvaise action, le monde entier ne dira plus désormais c’est une «jeune femme» qui a fait ceci ou cela, mais c’est une «musulmane». Or je ne veux pas être définie en tant que jeune femme ou musulmane, mais en tant qu’être humain, ce qui devrait d’ailleurs être le seul critère à retenir. La religion n’a rien à voir là-dedans, l’important, c’est cette humanité partagée. Et il faut vraiment aider à la faire avancer vers le meilleur.


Propos recueillis par Patrick Chesnet. Charlie hebdo. 11/05/2022


Une réflexion sur “Talibans un jour, Talibans toujours.

  1. jjbadeigtsorangefr 17/05/2022 / 23:05

    Bienvenue, jeune femme, vous allez avoir du travail à convaincre certains que vous êtes leur égale mais ne renoncez pas.

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