Fraude audiovisuelle.

Fragilisé par la pandémie et une fermeture pendant de longs mois des salles historiques, imposée sans véritable concertation, le milieu du cinéma s’inquiète d’autant qu’avec l’arrivée de beaux jours, les spectateurs rechignent à retrouver les bonnes la fréquentation des salles obscures du monde d’avant.

En parallèle et résultant des diverses restrictions de circulation, de l’obligation de présenter un pass vaccinal, de la propagation de la pandémie ; la fréquentation mensuelle via internet des sites illicites a connu un pic en mars 2020 avec 14,2 millions de visiteurs, soit près d’un internaute sur trois, selon Médiamétrie, avant de se stabiliser autour de 10 millions au premier trimestre 2021. Depuis, l’offre légale s’étoffe, mais n’endigue pas le streaming illégal, favorisé par la généralisation de la fibre et du haut débit.

Et que fait la police? Pas grand-chose, s’étranglent les professionnels.

Argument de la perte financière d’un milliard d’euros par an pour la filière audiovisuelle, assorti de la « perte de 332 millions d’euros de recettes fiscales» (TVA, charges sociales et patronales, impôt sur les sociétés et sur le revenu), selon l’ancienne Hadopi (Haute Autorité pour la diffusion des œuvres et la protection des droits sur Internet).

Calcul théorique, dont personne ne fournit de données vérifiables : peut-on convertir en espèces sonnantes et trébuchantes des millions de téléchargements illégaux d’œuvres alors que, pour une large partie, les pirates affirment qu’ils n’auraient jamais accepté de payer pour les acquérir légalement ?

Pour décourager les fraudeurs, la majorité des ayants droit de la filière cinéma (chaînes de télévision, producteurs, distributeurs, éditeurs vidéo) prône la manière forte : frapper au portefeuille en distribuant des contraventions dès le premier écart de conduite.

Mais, Frédéric Delacroix (à la tête de l’Association de Lutte contre la Piraterie Audiovisuelle (Alpa) depuis près de vingt ans) sait bien que, sans vraie volonté politique, les huit agents assermentés sous ses ordres peineront à rééduquer la dizaine de millions d’internautes hors la loi, malgré les trois ans de prison et les 300 000 euros d’amende prévus pour les effrayer.

Jamais personne n’a été condamné à cette peine maximum. En 2019, il y a eu 9 millions de saisines (adressées par les ayants droit à l’Hadopi) pour 128 condamnations, avec des amendes allant de 150 à 2 000 euros.

De fait, les efforts de l’Alpa (et des tribunaux) se portent en priorité sur les innombrables sites de streaming et de téléchargement illicites qu’elle s’échine à condamner, bloquer, déréférencer dans les moteurs de recherche : « À raison de 20 sites par mois environ, nous en avons fermé plus de 700 », se félicite Frédéric Delacroix, qui attribue à ce travail de fourmi la baisse significative — de 45% — du nombre de pirates entre 2018 et 2020, avant la recrudescence lors du confinement. […]

Le marché du DVD périclite. On peut soit contempler le désastre en accusant Internet, soit tenter de comprendre les nouveaux usages et en accompagner la transition. L’érosion de la piraterie revendiquée par l’Alpa est allée de pair avec l’explosion des plateformes vidéo par abonnement (Netflix en tête), qui sont passées de 11 à 24 millions de visiteurs uniques mensuels entre 2018 et 2021. La part de l’audience légale a ainsi bondi de 30 % à 70 %.

[…] … tous les pirates ne mettent pas en péril l’équilibre du cinéma français. Si certains comportements irresponsables méritent d’être combattus, la répression ne peut pas être l’unique solution. Entre marchandisation à outrance et pillage, l’accès à la culture constitue un choix de société. Face à la très riche offre cinématographique, l’appétit des cinéphiles est toujours aussi vorace. Reste à inventer une nouvelle façon de le satisfaire.


Jérémie Couston. Télérama N° 3773. 04/05/2022 (Extrait)


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