Ces mots immigrés – 5

Mardi, deuxième soirée : Gaulois et Romains, une fertile invasion.

Ce soir-là, pas question de se laisser voler la parole ! Dès qu’il parut à l’écran, on vit bien que Cassinos était remonté comme une pendule. D’ailleurs, il regardait sa montre à tout bout de champ. Et son agitation ne laissait pas de doute. Ceux qu’il représentait avaient dû lui passer une avoinée : « Impose-toi, que diable ! » « Tu es un Gaulois, pas une jeune fille intimidée ! » « Et tu parles pour tous les Gaulois ! »

Il n’attendit même pas que Mme Indigo le présente. Il se lança tout de suite :

  • Nous, Gaulois, n’étions pas de gros imbéciles vivant dans des huttes et ne pensant qu’à bouffer des sangliers ! Figurez-vous que nous habitions de belles maisons dont la charpente en bois était la plus moderne de l’époque. Nous étions d’habiles commerçants, nous parcourions les chemins sur des chars plus solides et confortables que ceux des Romains. Enfin, nous étions les combattants les plus réputés d’Europe, engagés comme mercenaires un peu partout ; nous en avons profité pour introduire le pantalon dans l’armée romaine. Grâce à nous, elle s’est mise à courir plus vite ! Et si nous n’avons pas su résister à l’invasion, c’est seulement par manque d’unité : trop de tribus rivales, trop jalouses de leur petite indépendance.
  • « Quant à notre langue, nous en avons gardé le plus important. Regardez-moi ! Pourquoi je m’appelle Cassinos ? Parce que c’est le mot qui désignait le plus noble des arbres et qui est devenu chêne, au lieu du quercus latin. Nous avons préservé notre proche entourage par des mots qui sont encore les nôtres : alouette, arpent, bouc, bouleau, bruyère, chemin, érable, if, lande, mouton, ruche…
  • « Et nous avons fait cadeau à nos vainqueurs romains d’un vocabulaire immense, qui couvre tous les domaines. Le combat : glaive, javelot, lance. L’habillement : nos pantalons ouverts au bon endroit, nous les appelions braies, vous en avez gardé la braguette. La fabrication de la bière : brasser, cervoise et tonneau. Quelle belle invention gauloise que le tonneau : essayez d’empiler des amphores ! La construction de maisons (charpente, auvent) et de véhicules. Le nôtre, qui était pourvu de quatre roues et était muni d’une benna (caisse d’osier), a vite évincé son concurrent romain à deux roues qui versait dans les virages. Carros a donné le français char et son dérivé carrosserie ; il est devenu le normand car, vite passé en Angleterre : fabuleux destin de notre char à bancs ! Quant à la benna, elle est devenue la benne… et la bagnole !

Cassinos s’arrêta net, épuisé par sa tirade. Mme Indigo le remercia pour cette mise au point, cette revalorisation ô combien nécessaire du gaulois.

  • Nous ferez-vous l’honneur de rester parmi nous ? Rien de plus passionnant que l’histoire de cet enrichissement mutuel du latin et du gaulois !

Cassinos s’était levé :

  • Hélas, j’ai à faire, un travail urgent.
  • Pardon d’être indiscrète mais… pourrait-on savoir ?
  • Je me dois de retourner dans la bande dessinée. Elle charrie encore trop de caricatures de notre peuple. On m’a chargé de nettoyer tout ça. Astérix, Obélix, prenez garde ! J’arrive !
  • En tout cas, immense merci, M. Cassinos ! Et bon courage !

Mme Indigo arborait maintenant un large sourire. Le départ du sympathique mais tor­rentueux M. Cassinos l’avait soulagée :

  • Comme vous l’avez compris, les langues ne sont pas figées, jamais sculptées dans le marbre pour l’éternité. Enfin, jusqu’à leur extinction. Ce sont de grosses bêtes très souples, très diverses mais surtout très vivantes, aussi généreuses que dévoreuses. Elles n’arrêtent pas de prêter et d’emprunter. Le latin nous en donne un bon exemple. Dès 120 avant Jésus-Christ, les Romains font du sud de la Gaule une de leurs provinces (une provincia, qui va devenir la Provence) ; entre 50 et 51, toujours avant Jésus-Christ, Jules César conquiert le reste du pays, avec Lugdunum (Lyon) pour capitale. A-t-il imposé le latin ? Pas du tout.
  • Ces envahisseurs n’étaient pas fous. Sans attaquer ni interdire la langue gauloise, ils se contentèrent de rendre le latin désirable : c’était du dernier chic, et très commode, vraiment épatant, de parler latin. Les élites gauloises n’ont pas tardé à l’apprendre, avides d’acquérir la citoyenneté romaine, par exemple pour faire carrière dans l’administration ou dans l’armée. Il faut dire que la qualité de leurs écoles impressionnait, et celle de leurs routes, et le confort de leurs villes où figurez-vous que l’eau potable circulait dans des canalisations enterrées. Quant à l’organisation de la société, ces Romains savaient y faire, mieux que personne. Des champions du droit, ces gens-là. Ça changeait des perpétuels rapports de force. Bientôt, tout le monde a voulu travailler pour eux ! Si bien qu’à partir du ve siècle (après Jésus-Christ), on ne parlait plus celte en Gaule, mais un latin mêlé de gaulois : le gallo-romain, ancêtre du français:

Mais quel était ce latin adopté par les Gaulois ? Pas celui de Jules César écrivant La Guerre des Gaules : celui de ses troupes.

Chers téléspectateurs, certains d’entre vous ont peiné sur rosa, rosa, rosam, comme l’a chanté Jacques Brel. Mais ce beau latin est celui de la littérature. On parlait en Gaule tout autre chose. Les soldats, les colons, les commerçants, les petits fonctionnaires usaient d’un latin parlé, à la fois simple et robuste, un latin des rues et des champs.

Pour illustrer son propos, Mme Indigo appela deux nouveaux invités.

Le premier, M. Caballus, était commerçant. Il parlait un latin vigoureux, imagé. Quand il avalait un aliment, Caballus ne disait pas edere, comme en bon latin, mais « jouer des mâchoires », manducare (d’où manger). Pour désigner la partie supérieure du corps, il ne disait plus caput, mais testa, qui a donné tête. Pour se désigner, pas question pour lui d’employer vir, il s’affirme homo (homme) et il trouve sa femme non pas pulchra mais bella (mignonne), d’où belle ; son infans (« qui ne parle pas ») a remplacé liber ; il se dit grandis (« volumineux ») au lieu de magnus ; à ses moments perdus, au lieu de ludere, il préfère jocare (d’où jouer). Maquignon, il achetait des chevaux aux Gaulois, excellents éleveurs et cavaliers ; de ce fait, il avait promptement abandonné le classique equus, au profit du celte caballos, dont il avait fait un mot de son latin : caballus. L’évolution phonétique l’a transformé en cheval (d’où chevalier, chevaleresque, chevaucher, etc.). C’est de ce latin du peuple, un latin « celtisé », qu’est issu le français.

Tout au long de ce discours, la noble dame à ses côtés avait pris une mine pincée. Pour employer une très savoureuse expression, hélas oubliée, elle avait « fait le museau » devant tant de vulgarité. Soudain, elle arracha le micro à son voisin :

  • Caballus, quelle horreur ! Sachez que je nomme Equus ! Oui, Mme Equus je suis, et maîtresse d’école, et fière de l’être ! Aux petits Gaulois de bonne famille j’enseigne le vrai latin, moi, le latin pur, celui qui vient de Rome. Pourquoi n’était-il pas question pour moi d’abandonner le nom de mon père, Equus ? Parce qu’il est fertile ! À partir de lui  onpeut former toute une suite de nouveaux mots pour désigner ce que permet cet animal merveilleux, à commencer par l’équitation.
  • Quelle bêtise et quel gâchis d’abandonner le latin classique ! Idiots que vous êtes, navezvous pas compris qu’il offre un second vocabulaire, des termes de science et technique, de bel autant que de pratique usage. Le grec nous rend le même service (à partir de hippos, « cheval » : hippisme, hippodrome). Ce progrès n’a pas cessé, ajouta Mme Equus, triomphante ; ses yeux brillaient. Car les mots latins, passés par les gosiers gaulois, se sont souvent abrégés, tout en s’éloignant de leur origine. On a pu fabriquer de nouveaux mots, en les calquant sur le latin : de fragilis à fragile (à côté de frêle), ou de liberare à libérer (parallèlement à livrer). Et ainsi, de proche en proche : combler et cumuler (de cumulare), droit et direct (de directus), loyal et légal (de legalis). Le latin n’a pas cessé d’enrichir une langue qui était issue de lui !
  • Tout cela donne le tournis, conclut Mme Indigo. Chers amis, chères amies, téléspectateurs, téléspectatrices, vous voyez que notre langue a pour « souche » un mélange instable de gaulois, de latin rustique, et de latin savant. Mais nous sommes loin, très loin d’en avoir fini avec cette formidable et merveilleuse histoire. D’autres mots ne vont pas tarder à nous arriver. Ceux-là viennent d’outre-Rhin. Nous les accueillerons demain soir.

Et dans les rues ? Que devenaient nos manifestants, ceux de Jeanne d’Arc et ceux de la Bastille ? Figurez-vous qu’ils étaient perdus. Ils se regardaient sans savoir sur quel pied danser. Jusqu’à ce soir-là, ils avaient cru, ou voulu croire, qu’il existait une langue française « pure », et voilà que cette pureté leur échappait. Ils se remirent à protester, reprirent leurs vieilles rengaines : « La France aux Français ! » « Dehors, les sauvages ! » « Sauvons notre civilisation ! », mais on sentait bien que le coeur n’y était plus.

Les uns après les autres, ils s’arrêtèrent aux terrasses des cafés où, pour se remettre, ils commandèrent un bon petit bordeaux. Vu l’ambiance plutôt électrique, le patron se garda bien de leur rappeler que le château Cheval-Blanc, par exemple, et qui n’est pas l’un des pires, est le fils du cépage cabernet franc, mais aussi du merlot, du sauvignon, et de l’autre cabernet, dit cabernet-sauvignon.


Erik Orsenna/Bernard Cerquighlini. « Les mots immigrés ». Ed Stock


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