Buraucratie kafkaïenne

Deux exemples parmi tant d’autres…

En plein divorce d’avec un mari violent, Anastasia, dessinatrice industrielle russe, a vu, pendant plus d’un mois, son compte bloqué par la Société générale. Elle a dû produire à plusieurs reprises un titre de séjour, des feuilles de paie et un avis d’imposition. Pourra-t-elle payer son prochain loyer ?

Né en Russie, Tigran, 25 ans, arrivé en France à 2 ans, est étudiant à Besançon. Il s’aperçoit, le 16 mars, que la bourse et les APL versées sur son compte au CIC ne sont pas créditées. Sa banque le somme de se justifier sur l’origine des fonds, pourtant versés par le Crous et la CAF du Doubs ! Un conseiller, à qui il demande combien de temps il va être soumis à ce régime, invoque les « sanctions européennes » (qui ne visent pourtant que les dépôts de plus de 100 000 euros) et lui lance, narquois : « Vous n’avez qu’à appeler Poutine pour savoir !»

Blocages de déraison

Plus fort encore ? Elena, qui travaille au siège de la Société générale, à la Défense, depuis 2008, a eu droit, elle aussi, au gel de son salaire de mars. Comme si l’origine des fonds était suspecte ! Il faut dire que son employeur possède une filiale en Russie — la Rosbank —, dont il cherche à se débarrasser. Elena a dû faire remonter l’affaire en haut lieu pour avoir accès à son argent… au bout d’une semaine. Un supérieur lui a même proposé de régler son loyer !

Victimes collatérales de la guerre en Ukraine, des milliers de Russes ou de Biélorusses résidant et travaillant en France — et, pour certains, binationaux — sont ciblés par leurs banques. La Société gé­nérale, le CIC, mais aussi LCL, BNP Paribas ou le Crédit mutuel font en effet du zèle au nom des sanctions à l’encontre des oligarques décidées à Bruxelles. Elles paramètrent des alertes systématiques à partir de la nationalité du détenteur du compte, voire de son lieu de naissance.

Telegram alarmant

La mère de Tigran, certes née en Azerbaïdjan, n’a pas eu droit aux mêmes brimades que son fils, alors qu’elle dépend de la même agence du CIC ! Le mari d’Elena, russe mais né, lui, en Ouzbékistan, n’a connu aucun problème avec la même agence de la Société générale, sauf quand il a procédé à un virement sur le compte commun…

Quelque 1 500 de ces infor­tunés ont créé une boucle sur l’application Telegram (« Le Parisien », 4/5). Alexandre Meyniel, avocat d’une centaine d’entre eux — qui songent à porter plainte pour discrimination —, explique : « La plupart des victimes, qui ont grandi en Russie sous la férule d’un Etat tout-puissant, ont peur de déposer plainte de crainte qu’on leur retire leur titre de séjour en représailles. » Il ajoute que les sanctions européennes ont bon dos : « Les équipes « compliance » (conformité aux règlements) n’ont pas fait le travail minimal. »

Pendant ce temps, les médias russes officiels, tels la chaîne NTV ou les « Izvestia », quêtent avec gourmandise, via Telegram, des témoignages sur les avanies infligées aux Russes en France…


David Fontaine. Le Canard Enchaîné. 11/05/2022


2 réflexions sur “Buraucratie kafkaïenne

  1. Paul-Emic 17/05/2022 / 08:13

    Cette guerre a déclenché une schizophrénie de masse, comme le covid d’ailleurs

    • Libres jugements 17/05/2022 / 09:38

      Bonjour Paul,
      Je ne crois pas possible de faire un parallèle entre ces deux maux.
      Cordialement,
      Michel

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