Ces mots immigrés – 4

Lundi, 19 h 30… première soirée : où nos vrais ancêtres nous sont enfin révélés.

Le talentueux et généreux présentateur de N’oubliez pas les paroles, Nagui, avait fort obligeamment prêté son créneau aux AMIs (rappel : Association des Mots Immigrés) pour cette nouvelle (et provisoire) émission. Après tout, on ne changeait pas de sujet. C’est la France qui avait oublié la source des paroles qu’elle utilisait tous les jours.

Carte blanche avait été donnée aux AMIS. Dès la première seconde, ils se sentirent chez eux à la télévision : ils attendaient depuis si longtemps cette reconnaissance. Quel talent pour tout de suite capter l’audience !

Le premier invité de Mme Indigo scandalisa : M. Cassinos, un mot gaulois comme on les imagine, costaud et rieur, longs cheveux blonds et moustaches recourbées en guidon de vélo.

Que venait-il faire sur ce plateau ? S’il en était un qui n’était pas immigré, c’était bien lui : tous les livres de classe nous l’avaient appris et seriné.

Les Gaulois étaient les seuls mots français garantis purs à 100 %, sans mélange, premiers occupants de notre si beau pays. Déjà des manifestations s’organisaient un peu partout dans le pays. Elles s’annonçaient violentes. « La France aux Français ! » « Respectez nos ancêtres ! » « Vive la Gaule ! » « Médias vendus ! » Des foules

Trois compagnies de CRS furent envoyées en toute hâte pour protéger les antennes.

La soirée s’annonçait chaude. Heureusement, ces excités suivaient le programme sur leurs téléphones portables. C’est grâce à ces petites bêtes, nos prothèses aujourd’hui nécessaires, que les cortèges s’arrêtèrent, notamment les deux principaux : l’un devant la statue de Jeanne d’Arc, rue de Rivoli, et l’autre, place de la Bastille.

Après une courte introduction, Mme Indigo avait passé la parole à ce Cassinos. Lequel, face caméra, comme un homme politique chevronné, s’adressa aux manifestants :

  • Bonsoir, chers et chères camarades ! Je comprends votre colère. Mais il faut que vous le sachiez, moi aussi je ne suis qu’un immigré !
  • Nous, Gaulois, sommes des Celtes, c’est-à-dire des peuples venus de l’est, du centre de l’Europe. Et vous savez quand ? Hier, ou presque ! À peine cinq siècles « avant Jésus-Christ ! »

Les manifestants se regardèrent, sidérés. Car des reporters les filmaient en leur tendant des micros.

  • Mais alors…
  • En arrivant, il y avait déjà des gens ?
  • Ce n’est pas ce qu’on nous avait appris !
  • Vous avez trouvé qui ?
  • Et quelle sorte de langues parlaient-ils ?
  • Nos professeurs nous auraient menti ?

La caméra revint vers Cassinos. Il hochait la tête en souriant :

  • Moi aussi, figurez-vous, j’aurais préféré faire partie des premiers habitants.
  • Mais alors, qui sont nos vrais ancêtres ? on sait à quoi ils ressemblaient ? cria dans la foule une furie peinturlurée de bleu blanc rouge telle une supportrice du PSG, le club qatari bien connu.

Mme Indigo leva la main :

  • Justement, nous avons M. Caillou au téléphone, l’un des tout derniers représentants des parlers préhistoriques !

La communication était difficile, M. Caillou parlait de loin, d’une voix faible ; sa parole semblait issue d’une caverne. Et ses mots n’étaient pas des mots, plutôt des syllabes, à commencer par « cal », qu’il répétait sans cesse. Mme Indigo fit remarquer qu’en grattant bien, on retrouvait cette syllabe primitive dans le « galet », le « caillot », le « caillou ». D’ailleurs, nous en gardions l’écho dans notre si belle Provence avec « calanque » et « garrigue » !

  • Ainsi, cher M. Caillou, reprit Mme Indigo, vous seriez le tout premier mot de notre langue ?
  • Peut-être, peut-être, répéta dans un murmure la voix lointaine.
  • Et savez-vous la date de votre arrivée chez nous ?
  • Impossible, impossible ! Comment s’y retrouver dans la nuit des temps ? Ce que je sais… nous habitions le Sud, le très Grand Sud…

La France entière retenait son souffle, on ne l’entendait plus, on était en train de le perdre :

  • Ce que je vais vous dire ne va pas vous faire plaisir…
  • S’il vous plaît !
  • Mes deux grands-mères…
  • Et alors ?
  • Elles avaient la peau… sombre, très sombre.
  • Vous voulez dire… noire ?

Personne ne répondit. Mme Indigo s’énerva :

  • La ligne est coupée ! Vite, vite, qu’on la rétablisse ! Le technicien leva les bras au ciel :
  • La ligne n’est pas coupée, madame. Elle est perdue !
  • À tout jamais ?
  • J’en ai peur.

Un silence s’ensuivit, sans doute le plus long silence de l’histoire de la télévision française. Il faut dire que tout le monde succombait à l’émotion.

Mme Indigo finit par reprendre ses esprits. Elle pria Cassinos, son invité gaulois, de bien vouloir l’excuser : du fait de l’irruption de la préhistoire, la parole lui avait été volée. Accepterait-il de revenir le lendemain ?

  • Bien volontiers !
  • Nous parlerons de vos envahisseurs romains !

Mesdames et messieurs, bonsoir ! Je vous laisse à votre soirée, après un rappel des prévisions météo pour demain.

Laquelle météo commença par un orage, déclenché, il faut le dire, par la dernière phrase de Mme Indigo :

— De cette première soirée, je crois qu’une conclusion s’impose : tous nos mots, vous m’entendez, tous les mots de notre langue française sont des mots immigrés !

A peine s’était-elle ainsi exprimée que la violence se ralluma dans les rues, plus sauvage que jamais. « Indigo rastaquouère ! » « Chacun chez sa couleur ! » « Chacun son pays ! » « Mort aux falsificateurs de l’Histoire ! »

En très haut lieu, on paniqua. Le Premier ministre fut convoqué à l’Élysée, ainsi que cinq autres membres du gouvernement : l’Intérieur, les Affaires étrangères, la Culture, la Condition féminine et le secrétaire d’État aux Commémorations. Au vu des troubles, ne devait-on pas illico renvoyer cette Indigo et la remplacer par une présentatrice « professionnelle », c’est-à-dire moins incontrôlable, plus respectueuse de la ligne officielle

Après deux heures de discussions aussi tendues qu’incertaines, il fut finalement décidé de poursuivre l’exercice. Non sans une engueulade corsée de la directrice générale des chaînes et des menaces explicites si elle ne reprenait pas le contrôle de ses émissions.


Erik Orsenna/Bernard Cerquighlini. « Les mots immigrés ». Ed Stock


Une réflexion sur “Ces mots immigrés – 4

  1. bernarddominik 16/05/2022 / 17:33

    C’est le genre de discussion stérile car il n’y a pas de débat sur ce genre de sujet. Et que va t on dire des mots régionaux? L’immigration est un sujet économique et sociétal, la linguistique une science, comme les mathématiques. On peut tout mélanger mais alors on est dans le domaine de la fantaisie, de la philosophie.

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