Est-il nécessaire de «ressortir» l’entre deux guerres ?

Les médias ne cessent de mettre à l’honneur les années folles allemandes…

Effervescence culturelle, mais aussi lente marche vers le nazisme : l’entre-deux-guerres allemand fascine. L’historien Daniel Schönpflug y voit le reflet des incertitudes de notre époque. Si cette période fascine tant, mélange d’élan vital et d’émotions crépusculaires, c’est qu’elle rappelle celle que nous vivons. Une ère d’incertitudes, d’illisibilité et de fébrilité.

  • Un siècle s’est écoulé depuis les Années folles, pourtant celles-ci font plus que jamais écho en nous, dites-vous…

Ce qu’on appelle en Allemagne « l’âge d’or des années 20 », Goldenen Zwanziger, a toujours occupé une place de choix dans le répertoire des mythes historiques que toute nation se constitue. Cela se comprend aisément.Aucune autre époque de notre histoire n’a produit pareille explosion d’avant-gardes artistiques : invention du cinéma expressionniste, création d’un vocabulaire pictural inédit avec la Nouvelle Objectivité, renouvellement du genre théâtral avec Bertolt Brecht, invention du dodécaphonisme par le compositeur autrichien Arnold Schönberg installé à Berlin…  Un tel feu d’artifice laisse aujourd’hui encore ébahi.  […]

  • Quels sont les ressorts profonds d’une telle fascination ? 

 […] Dans l’imaginaire collectif national, les Goldenen Zwanziger sont comme une échappée, rappelant aux Allemands ce qu’ils ont, aussi, été. Ils réalisent d’ailleurs à quel point la révolution de 1918-1919 fut un séisme inouï pour le pays. Non seulement elle mit fin à un régime impérial séculaire, permettant l’instauration de la république de Weimar, mais elle joua un rôle majeur dans l’émancipation sociétale de ces Années folles ; or les Allemands d’aujourd’hui aspirent à une nouvelle émancipation.

Certes, les contingences de l’époque — traumatismes de la Première Guerre mondiale, les tensions économiques liées à l’hyperinflation de 1923 puis au krach boursier de 1929 —, expliquaient en partie le besoin d’exutoire. Mais ce sont tout autant les valeurs démocratiques portées par la révolution qui l’ont générée — la dignité humaine, la justice et l’égalité sociales, les droits fondamentaux, les libertés individuelles.

Sans cet élan, les avant-gardes artistiques n’auraient pas existé. Curieusement, cela n’avait jamais été compris avant ces dernières années. […]

  • Pour quelles raisons ?

D’une part parce que la république de Weimar dont elle accoucha, toute jeune mais déjà fragilisée par le contexte socio-économique de l’après-guerre, fut donc un échec. Mais aussi parce que cette révolution sociale-démocrate s’est inscrite dans la foulée de la révolution russe de 1917. […] .

  • Sa reconnaissance actuelle est-elle le signe d’une révolution en cours, aujourd’hui ?

Tout le monde en Allemagne parle de Zeitenwende, c’est-à-dire de « nouvelle ère », liée à l’affirmation d’une autre identité que celle du nazisme. Une forme de normalisation. Le fait que Berlin ait récemment décidé de livrer des armes à l’Ukraine illustre cela : c’est une décision historique, impensable il y a peu encore, tout comme celle de doubler le budget de la Bundeswehr, l’armée nationale. Le symbole est très fort, au regard de la tradition pacifiste de l’Allemagne d’après-guerre.  […]

  • Ne faut-il pas quand même s’inquiéter de cette fascination pour les années 1920, qui furent troublées politiquement ?

La société y était en effet tiraillée entre des courants politiques extrêmes (groupuscules réactionnaires et ultranationalistes…), dont les tensions menèrent au nazisme. Et les politologues relèvent de nombreuses similitudes entre les années 20 d’hier et celles d’aujourd’hui…  […]  

  • Reste qu’on assiste à un renouveau des pensées radicales…

Les polarisations politiques et les courants extrémistes gagnent en effet des sociétés un peu partout sur la planète : aux États-Unis, en Pologne et en Hongrie, en Turquie, au Brésil ou en Inde… en France, aussi !

En Allemagne, cet extrémisme porte le nom d’« Alternative für Deutschland » (AfD, parti d’extrême droite populiste et radical, entré au Bundestag en 2017). L’inquiétude quant à l’avenir, qui était si sensible dans les années 1920, fait écho en chacun de nous. Il suscite un sentiment confus de familiarité parce qu’en réalité, nous vivons tous aujourd’hui un « état révolutionnaire » : celui d’un monde complètement déstructuré depuis la révolution que fut la chute du bloc soviétique, en 1991, il y a trente ans seulement.

Loin de se limiter à un événement historique précis, les révolutions relèvent du temps long, de la lenteur. Leurs effets en chaîne ne se révèlent que progressivement. Des guerres de Yougoslavie (entre 1991 et 2001) à la guerre en Ukraine aujourd’hui, en passant par l’Afghanistan post-soviétique, donc par le 11 septembre ou encore la Syrie, tous les événements géopolitiques décisifs de ces dernières décennies sont liés à cette révolution que fut l’effondrement de l’Union soviétique. Et à la profonde instabilité qu’il a engendrée. Nous vivons dans un monde en gestation, qui ne sait pas encore de quoi il va accoucher.

 […]


Lorraine Rossignol. Télérama. Source (Extraits)


Une réflexion sur “Est-il nécessaire de «ressortir» l’entre deux guerres ?

  1. bernarddominik 15/05/2022 / 17:57

    Le dodecaphonisme, comme la République de Weimar ont mené à une impasse. Vouloir transformer la musique en un jeu de combinaisons numériques à donné Boulez qui a fait perdre à la France sa place dans la musique contemporaine, et en Allemagne Hitler, je ne compare pas Boulez à Hitler, mais l’impasse créée par les théories fumeuses.

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