« Dehors les étrangers ! On n’est plus chez nous ! »…

… par un jeune homme, la vingtaine, cheveux courts, drapeau tricolore à la main, air convaincu, à un meeting de Marine Le Pen.

Quelle légitimité avons-nous pour refuser le droit à quelqu’un de traverser une frontière, alors que les marchandises et les capitaux le peuvent ? Une vie humaine aurait-elle moins de valeur qu’un paquet de fric ? Le destin d’un enfant serait-il moins important qu’un container d’iPad (1) ?

J’en ai rencontré beaucoup, des « fiers d’être français ! ». Pas seulement dans des meetings d’extrême droite, mais aussi dans des stades de football, ou des salons comme celui de l’automobile où « nos compétences dans le domaine du blablabla avaient permis de blablabla mieux que les autres pays blablabla »… J’ai interrogé pas mal de gens qui se satisfont du hasard d’avoir vu le jour à un endroit plutôt qu’à un autre.

Du coup, je me suis souvent amusé à demander à ces personnes : « Ça veut dire quoi être français ? » Ça ne peut pas être la langue puisqu’elle est parlée dans d’autres pays ; ça ne peut pas être le lieu de résidence puisque des Français vivent à l’étranger ; ça ne peut pas être seulement le lieu de naissance parce que des étrangers naissent sur le sol français ; ça ne peut pas être le fait de payer ses impôts en France puisque Florent Pagny est français ; ça ne peut pas être de « respecter les lois de notre pays » puisque Nicolas Sarkozy est français. Bref, il semble bien que rien ne puisse totalement définir cela.

De même, qu’est-ce que la France ? Des frontières ? Et si oui, celles de quelle époque ? Charlemagne, François 1er, Pétain ? Est-ce une seule culture, comme le voudraient les autoproclamés patriotes ? Quid des Basques, des Bretons, des Auvergnats ? Quid des brassages de population, du commerce, des échanges culturels depuis des siècles et des siècles ? Quid des identitaires fustigeant le multiculturalisme en mangeant une pizza en regardant une série américaine sur leur téléphone Samsung Made in Korea avec un tee-shirt « La France d’abord » fabriqué au Bangladesh avec du coton indien ?

Alors qu’est-ce que la France ?
Une source inépuisable de fantasmes ?

À coup sûr, une idée propre à chacun. Pour certains, elle est forcément chrétienne, et Jeanne d’Arc y occupe une place majeure. Pour d’autres, elle ne peut être que celle de la Commune de Paris. Mais elle peut aussi être celle de Casimir et de Jean Moulin, du Puy-du-Fou ou de la Terreur, de la victoire à la Coupe du monde de foot ou des congés payés, du général Bigeard ou de Léo Ferré, ou de tout ça à la fois, ou d’autres choses.

Depuis quelque temps, ce qu’on appelle « la crise migratoire » — expression traduisant une simple volonté pour des individus de ne pas mourir — a exacerbé les passions autour d’un potentiel envahissement, de la crainte de l’autre, forcément dangereux, dans une nation dirigée par des élus soi-disant progressistes. L’État français serait-il xénophobe ? Pour le vérifier, mon ami Cédric Herrou (2) propose un petit exercice de pensée : « Qu’en serait-il si nous remplacions les personnes noires qui s’entassent dans des bateaux par des jeunes filles blondes aux yeux bleus ? Les laisserait-on également crever en silence ? » Poser la question, c’est y répondre.

Le racisme est souvent expliqué par des arguments, justifiant que la peur de l’autre, de l’inconnu, est inscrite dans nos gènes, comme moteur de notre propre survie. Un bruit derrière un arbre pouvant être dû au vent qui fait craquer les branches ou une bête féroce, la méfiance serait donc un réflexe issu de notre cortex primitif. Le problème c’est qu’il est aussi le siège de la pensée politique de la bien nommée fachosphère, qui utilise la peur comme un outil de domination. Semer l’idée du danger…

Car le problème est bien de se servir de cette crainte pour en faire un outil de domination, un moyen de gouverner. Semer l’idée du danger, récolter la frayeur, vendre la solution rassurante est une technique qui a fait ses preuves dans l’isoloir. Sauf qu’une angoisse n’est pas un projet politique. Si j’ai peur des chauves(3), ça me regarde. Je ne vais pas essayer de convaincre tout le monde que les chauves sont un danger et promettre de les expulser au Chauvistan.

« Le vrai danger c’est les étrangers », m’a dit un jour un chômeur. Comme s’il avait davantage à craindre d’un homme encore plus pauvre que lui que d’un milliardaire qui lui pique son pognon tous les jours. La colère des dominés est ainsi détournée vers ceux qui subissent davantage d’oppressions. C’est eux qui menacent de prendre votre place, semble dire un actionnaire qui se gave de dividendes. Un exploité qui vote pour l’extrême droite me fait toujours penser à un lapin qui vote pour un chasseur.

Alors, est-ce que réellement « On n’est plus chez nous » ? Est-ce que pour régler nos problèmes il faut renvoyer des gens « chez eux » ? Notre destin serait scellé à l’intérieur des frontières ? « Chacun dans son pays d’origine », m’a affirmé un jour un homme avec un fort accent. « Mais la France est-elle votre pays d’origine ? » lui répondis-je. « Non, je suis polonais, mais c’est pas pareil. »

Outre un racisme classique lié à la couleur de peau, cette réflexion peut également révéler un sentiment bien connu de ceux qui étudient la théorie du « dernier arrivé ferme la porte ». Dès lors qu’ils sont en sécurité, certains immigrés regardent avec méfiance les nouveaux arrivants. Telle Rose qui ne veut pas laisser monter Jack sur la planche dans Titanic (4).

Pendant qu’elle se cloisonne, l’humanité oublie qu’elle n’est qu’un petit miracle au milieu du néant, une espèce parmi d’autres posée sur un minuscule bout de caillou qui danse autour d’une étoile (5).


Guillaume Meurice. Les Vraies Gens. Ed J.C. Lattès


  1. J’arrête là parce que j’ai l’impression d’écrire une chanson de Cali.
  2. Paysan qui aide quotidiennement les réfugiés dans la vallée de la Roya (Alpes-Maritimes), kryptonite d’Éric Ciotti.
  3. Ça existe, ça s’appelle l’alopophobie. Qui n’a rien à voir avec la françoislangletphobie qui est la peur des économistes nuls.
  4. Alors que bordel, on le répète, il y avait clairement la place !
  5. J’arrête là parce que j’ai l’impression d’écrire une chanson de Cabrel.

Une réflexion sur “« Dehors les étrangers ! On n’est plus chez nous ! »…

  1. jjbadeigtsorangefr 15/05/2022 / 23:44
      Le racisme est une connerie portée par des débiles mentaux.

    Condamner les racistes à des peines de prison ne rime à rien, il faut les éduquer dans des lieux fermés en contact avec des enseignants de toutes les couleurs.

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