Le travail

… de quoi parlons-nous !

« Le travail est une source d’émancipation sociale et une aventure humaine passionnante ! » par un jeune entrepreneur passionné, costume cintré bleu marine, un smartphone dans chaque main, au congrès des entrepreneurs.

Cette phrase pourrait être issue de n’importe quel discours politique. La promotion de la valeur travail fait partie du package avec « Je serai le candidat de tous les Français(1) et S’il vous plaît, je ne vous ai pas interrompu, ne m’interrompez pas ! Non, mais c’est incroyable à la fin, cette faculté que vous avez à ne pas supporter les critiques et je crois que c’est pour cela que les Français vous sanctionneront dans les urnes car je crois à la… Mais… Hé oh !! Madame Arlette Chabot !! Il m’a filé un coup de pied dans le tibia sous la table !! Non mais ! Mais regardez, il me tire la langue !! Miroir magique ! Qu’est-ce que tu vas faire ? »

La valeur travail donc, est une notion qui infuse dans les discours et se diffuse dans les esprits depuis de longues années. Elle est systématiquement connotée positivement, érigée en vertu cardinale, phare dans la nuit obscure de notre oisiveté pathologique de feignasses invétérées. Car cette notion s’oppose également « à la France des assistés ». Comme si notre pays se divisait en deux : ceux qui bossent et ceux qui profitent du pognon de ceux qui bossent. Comme si se poser cinq minutes et réfléchir à cette vision réductrice pour la déconstruire demandait visiblement et paradoxalement trop de travail. « Moi, je vois mon beau-frère, il est au chômage et il touche plus que mon cousin qui bosse depuis vingt ans », m’a dit un jour un retraité. Outre que le principe de prendre un cas particulier n’en fait pas une vérité générale, peut-être faudrait-il s’interroger sur pourquoi la personne qui travaille n’est-elle simplement pas davantage payée. Niveler vers le haut et non vers le bas ne devrait-il pas être à la base d’une société qui se veut moderne et plus égalitaire ? « Moi, je me lève à 5 heures tous les matins depuis trente ans alors je ne vois pas pourquoi tout le monde n’en ferait pas autant ! » ai-je aussi entendu. Peut-être parce qu’il y a aujourd’hui moins de travail disponible qu’il y a trente ans. Et que l’humanité depuis qu’elle existe semble s’organiser pour bosser le moins possible. Et que tout montre qu’elle va continuer dans ce sens. Et que, dans l’absolu, c’est une très bonne nouvelle ! Les discours politiques devraient donc toujours parler, non plus de la « valeur travail », mais de la valeur « glandouille ».

Je me permets ici une petite digression. Par « travail », j’entends « travail contraint ». Je ne considère pas que ce soit le cas pour le métier de footballeur ou humoriste(2), ou auteur de livres(3). Je parle donc ici de travail quand la survie devient un argument qui justifie l’asservissement. Lorsque Macron dit qu’il refuse la notion de pénibilité inhérente au travail, on voit qu’il n’a jamais travaillé à la chaîne ou qu’il n’a jamais eu à supporter les blagues de Gérard le contrôleur de gestion à la machine à café. Ou plus sûrement qu’il a en fait conscience de tout ça mais qu’il joue à l’imbécile pour flatter son électorat. Fin de la digression. Nous en étions donc à « glandouille ».

Prenons un exemple. Imaginons que, jadis, pour construire une route, on avait besoin de cinquante personnes avec une pelle, creusant pendant une semaine. Aujourd’hui, une pelleteuse manoeuvrée par un seul individu peut le faire en seulement une heure. Tout le monde s’accorde à dire qu’il s’agit d’une avancée majeure pour l’humanité. Certes. Si, et seulement si, celles et ceux qui profitent de cette avancée ne sont pas uniquement les propriétaires de la pelleteuse. Sinon, cela s’appelle de l’accaparement de richesses. En d’autres termes, un hold-up silencieux socialement admis, voire récompensé. Jacques Mesrine a raté sa vocation de président du Medef.

Donc aujourd’hui, la start-up nation et les Gafam qui sont censés nous libérer et nous rendre la vie plus simple sont simplement (en effet) en train d’entériner, au pire le chômage de masse, et au mieux un travail où des employés d’Amazon pissent dans des bouteilles en plastique faute de pauses suffisantes, pour qu’un client reçoive son livre sur la décroissance directement dans sa boîte aux lettres. Dernière innovation dans ce monde magique, « Tubérisation ». Dont l’idée de génie tient en une phrase : « Deviens ton propre patron » ! Ça fait envie ! Plus de petits chefs, plus d’ordres venus d’en haut, plus d’organisation de planning imposée. « La liberté absolue », m’a affirmé tout fier un cadre de chez Uber.

En réalité, la liberté d’être soumis à des cadences infernales, sans protection sociale, sans garantie contractuelle. S’il y a du boulot, tu vis. S’il n’y en a pas, tu crèves. Du chauffeur VTC au livreur Deliveroo, ce sont les nouveaux forçats de la route. Tu veux te mettre en grève ? C’est toi le patron, ducon ! « Deviens ton propre esclave » aurait sans doute été une plus juste promesse. D’ailleurs, si la start-up nation avait existé dans les champs de coton, nul doute que quelques décideurs auraient trouvé rentable de louer les chaînes(4) aux esclaves et de faire venir des « happiness » managers pour qu’ils soient plus productifs.

Enfin, il est aisé de constater que les gens qui vantent le « mérite » ou la « valeur travail » à coups de grandes déclarations solennelles sont souvent les mêmes qui s’opposent ardemment aux droits de succession. Donc, non contents d’avoir stocké un maximum d’argent, ils veulent le transmettre à leurs gosses, dont le principal mérite fut de bien naître. Bravo Marie-Chantal et Paul-Henri ! Ce sont aussi les mêmes qui parlent « d’assistanat » entre une femme de ménage, un chauffeur, un jardinier, des nounous, etc.

Plus insidieux encore est le nombre d’heures de travail pas comptées, ni prises en compte dans le calcul du PIB. Le travail ménager, les gardes d’enfants, les participations à des associations de quartier, la solidarité qui s’organise sans aucune aide, etc. Parfois, je me demande combien de temps tiendrait ce pays si les personnes qui nourrissent des gens aux Restos du coeur, qui animent des ateliers dans les quartiers, des clubs de seniors, qui amènent des enfants au foot le dimanche, cessaient leur activité. Peut-être se rendrait-on compte que celles et ceux qui créent la vraie richesse d’un pays sont celles et ceux que l’on paye le moins, voire pas du tout. Oui, parfois, je rêve d’une grève des bénévoles.

Mais fini de rêver ! Réveillez-vous ! Le monde appartient à ceux qui (possèdent des travailleurs précarisés) se lèvent tôt !


Guillaume Meurice. « Les vrais gens » Ed. JC Lattès


  1. Comme si un candidat avait déjà dit : « moi, je serai uniquement le candidat des gens de plus d’1,75m roulant en Opel Vectra ».

Une réflexion sur “Le travail

  1. jjbadeigtsorangefr 13/05/2022 / 09:53

    Le travail rend libre, inscription vue de mes yeux vue à l’entrée des camps de concentration nazis…..

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